Mardi 18 février 2020
Neuf
heures. Je me réveille doucement dans mon lit suspendu. La première pensée qui
me vient à l’esprit est mauvaise : « Papa n’est pas là. Pas de fessée
debout, pas de flicage… Youpi ! ». Puis, je pensai :
« Louise n’est pas là. Personne pour me rabrouer. ». Cette journée
s’annonçait merveilleuse !
Je
descendis dans la cuisine. Maman était en train de préparer des pancakes.
- Salut Marie
chérie ! Comment vas-tu ? Tu as bien dormi ?
- Oui, nickel,
répondis-je. Ana et Mayeul dorment encore ?
- Oui, tu es la première
levée ! s’exclama ma mère. Aller, viens avec moi.
- Où ça ? demandai-je.
- Dans la salle de bains,
me répondit Scarlett. Pour te peser !
Je suivis ma mère à contrecœur, anxieuse de ce
que j’allais découvrir.
- Soixante-huit kilos !
s’exclama maman. Peux-tu me rappeler combien tu pesais la dernière fois que
l’on t’a pesée ensemble, il y a trois semaines ?
- Soixante-et-onze kilos,
grommelai-je.
- On est d’accords !
dit Scarlett, agacée. Et depuis le mois de novembre que je gère ton
alimentation, tu as perdu dix kilos !
- Je suis encore trop
grosse ! râlai-je.
- Marie, ton IMC est
parfaitement normal ! m’expliqua ma mère. Tu mesures un mètre
soixante-huit pour soixante-huit kilos. Tu es dans la norme ! Je veux bien
que tu perdes encore huit kilos mais ensuite, nous stabiliserons ton poids car
il est hors de question que tu sois trop maigre !
- Je veux descendre
jusqu’à cinquante kilos ! affirmai-je.
- Je te l’interdis
formellement, trancha ma mère.
- Mais Louise…
- Louise est plus petite
que toi en taille, me coupa Scarlett. Et elle n’a pas la même morphologie que
toi !
- Mais toi maman…
- Moi, je fais la même
taille que toi, pour cinquante-cinq kilos, m’expliqua ma mère. Si je perdais du
poids, ce ne serait pas bon pour moi ! Et puis, je suis très musclée, ce
qui n’est pas ton cas. Et encore une fois, je n’ai pas du tout ta
morphologie ! Donc pour ta santé et ton bien-être, on s’arrêtera à
soixante kilos.
- Mais…
- C’est non-négociable,
Marie Webber ! me gronda-t-elle.
Je soupirai d’agacement.
- Aller, va prendre ton
petit déjeuner maintenant ! dit-elle en me poussant légèrement dans le dos
pour que je retourne dans la cuisine.
- Bonjour Marie, veuillez
prendre votre médicament, s’il vous plaît ! me dit Marie-Christine en
s’avançant vers moi, mon comprimé dans la main.
- Oui bah deux
minutes ! répondis-je, encore agacée par ce que venait de me dire ma mère
dans la salle de bains. Ça ne sert à rien de me sauter dessus comme ça !
- Marie, tu parles
autrement ! me reprit Scarlett. Ce n’est pas parce qu’on a pu négocier
avec le médecin pour que tu puisses prendre ton médicament plus tard, que tu ne
dois pas le prendre du tout ! Maintenant, arrête de râler et excuse-toi
auprès de ta nourrice pour la façon dont tu lui as parlé !
- Pardon Marie-Christine…
grommelai-je, les dents serrées.
J’avalai mon comprimé avec un verre de jus de
fruits puis entrepris de sortir de table.
- Je peux savoir où tu
vas ?! me gronda ma mère.
- Je vais m’habiller et
travailler un peu sur mes devoirs, répondis-je.
- Non, pas pour le
moment ! dit Scarlett. Pour le moment, tu vas garder tes fesses sur cette
chaise et prendre ton petit déjeuner !
- Je n’ai pas faim,
mentis-je.
- Tu manges, Marie !
me gronda ma mère.
- Mais ça fait grossir,
les pancakes !! me plaignis-je.
- Aucun aliment à lui
seul ne fait systématiquement grossir, m’expliqua maman. Au sein d’une
alimentation équilibrée, les pancakes sont tout à fait bienvenus. Donc tu vas
m’en manger au moins deux. Tu as de la confiture, du sirop d’érable ou d’autres
accompagnements si tu le désires.
Je baissai la tête, préférant ne pas répondre.
Néanmoins, je ne me servis pas.
- Bon ! décréta ma
mère, ayant à peine attendu dix secondes. Comme tu voudras !
Scarlett se dirigea vers le buffet et ouvrit le
premier tiroir. Elle en sortit une énorme (du moins, elle me paraissait
gigantesque !) brosse en bois. Tandis qu’elle me fonçait dessus, je la
priai :
- Non, maman ! Je
vais manger ! Je vais manger !
- Oh que oui tu vas
manger ! me réprimanda-t-elle en m’attrapant le bras. Et tu vas manger à
tous les repas, ma fille ! Mais avant, je vais te faire passer l’envie
de me faire un caprice !
- Maman, pitié !!
Elle me leva de ma chaise pour m’emmener
jusqu’au canapé où elle s’assit. Puis, elle me bascula à plat ventre sur ses
cuisses en me grondant :
- Je ne vais pas passer
la semaine à négocier avec toi, Marie ! Je t’avais prévenue de ce que tu
risquais si tu me faisais un caprice avec la nourriture ! Ton père en est
témoin ! Tu as voulu jouer, tu as perdu !
Je n’en revenais pas. Ma mère n’avait même pas
attendu dix secondes avant de décider de me punir !! Il était certain que
papa aurait été beaucoup plus patient ! Si ma mère démarrait au quart de
tour toute la semaine, ce ne serait pas bon du tout pour mon derrière… !
Scarlett baissa mon bas de pyjama en satin,
puis ma culotte, avant de m’asséner une quarantaine, peut-être une cinquantaine
de coups de brosse, que j’accusai en pleurant, hurlant et me débattant autant
que je le pouvais ! Lorsqu’elle s’arrêta, j’étais déjà en nage, pleurant à
chaudes larmes, les deux mains bloquées dans mon dos, mes jambes entravées par
la sienne et ma frustration poussée à l’extrême.
- Est-ce que tu as
compris que tu devras dorénavant manger sans faire de caprice, Marie ?!
- Oui maman !
répondis-je en pleurant.
- Ce n’est pas seulement
valable durant l’absence de papa ! précisa-t-elle. Depuis novembre que
nous subissons tes âneries, ça suffit ! A partir de maintenant, le moindre
caprice pour la nourriture te vaudra une déculottée à la brosse ! Tu
m’entends ?!
- Oui maman, répétai-je,
mes larmes roulant sur mes joues et finissant leur chute sur l’un des coussins
gris clair du canapé.
- Donc plus de caprice
pour manger ! réitéra Scarlett. Et je te préviens, Marie : si jamais
j’apprends que tu as recommencé le même cirque qu’au mois de novembre, à te
faire vomir ou je ne sais quoi d’autre, sois sûre que je te flanquerai une
fessée monumentale comme jamais tu n’en auras reçu ! Me suis-je bien fait
comprendre ?!
- Oui maman, répétai-je
une nouvelle fois dans l’espoir que ma mère me lâche.
- Je vais m’en
assurer ! annonça ma mère.
Et elle reprit les coups de brosse. Je reçus
une salve au moins aussi longue que la première. J’étais parfaitement entravée,
ne pouvant bouger d’un iota, n’ayant que ma voix pour crier ma douleur, et mes
yeux pour pleurer comme une fontaine.
Lorsque Scarlett me lâcha, j’étais fortement
secouée. Ma mère avait vraiment été sévère, sur ce coup-là ! Je me relevai
de ses genoux et pris quelques secondes pour me masser vigoureusement les
fesses avant de me rhabiller.
- Si tu as besoin d’un
câlin, je suis là, dit-elle. Je te laisse quelques minutes pour reprendre tes
esprits. Ensuite, tu te mettras à table pour prendre ton petit déjeuner.
Maman se leva du canapé et alla ranger la
brosse dans le buffet. Je mourais d’envie d’appeler Michael pour lui raconter
ce que sa femme m’avait fait subir ; mais je connaissais déjà sa
réponse : « Tu étais prévenue, Marie ! Tu ne peux t’en prendre
qu’à toi-même ! ».
Alors
que j’avalais mon petit déjeuner – et que ma mère surveillait les quantités que
j’ingérais ! – Mayeul et Anaïs nous rejoignirent dans la cuisine. Pendant
un instant, je fus honteuse qu’ils m’aient entendue crier (ce qui était fort
probable !) mais ils eurent la correction, l’un comme l’autre, de ne rien
dire.
- Qu’est-ce qu’on a de
prévu aujourd’hui, maman ? demanda Mayeul.
- Ce midi, on va manger
chez oncle Caleb et tante Justine, répondit notre mère. Je pense qu’on passera
la journée chez eux.
- Tout le monde sera
là ? m’enquis-je.
- Il me semble que oui, dit
maman, mis à part Océane qui doit être rentrée dans sa famille biologique.
- Cool ! s’exclama
Ana. Ça va être sympa de revoir Justin, Adélaïde et Benoît !
- Je voulais qu’on se
fasse une journée shopping pour vous acheter de nouveaux vêtements mais ça
attendra demain, annonça Scarlett.
- Une journée
shopping ?! se lamenta mon frère. Super… Je ne pourrais pas sortir avec
mes amis, plutôt ?
- Je vais y réfléchir,
dit maman. A condition que tu ne râles pas si je te ramène des vêtements que tu
n’aimes pas !
- Promis ! s’exclama
mon frère.
Mon petit déjeuner
terminé, je retournai dans ma chambre. Mon lit avait été fait et
Marie-Christine avait disposé ma tenue du jour sur mon lit. Cependant, puisque
cette tenue ne me plaisait pas, je rangeai mes vêtements dans mon dressing en
pris d’autres. J’optai pour un jean ; mais lorsque je l’enfilai, ma
douleur aux fesses se raviva. Bon, tant pis : j’enfilerais une robe en
maille avec des collants chauds !
Une fois habillée, je
demandai à Marie-Christine de me coiffer. Ma nourrice avait trouvé un produit
miracle pour mes cheveux, et je dois dire que ces derniers étaient bien
chouchoutés par Ombrage ! C’était vraiment cool d’avoir des coiffures
sympathiques sortant de l’ordinaire !
Mon visage débarbouillé
et ma crème de jour appliquée, je m’installai à mon bureau pour faire mes
devoirs. Nous n’en avions pas beaucoup, mais ma fratrie et moi devions surtout
rattraper le retard pris depuis le début du semestre. Si le programme était le
même, les cours n’étaient pas exactement identiques, d’où le besoin de
rattraper notre retard.
Aux alentours de midi
moins le quart, nous nous mîmes en route pour aller chez oncle Caleb et tante
Justine. J’appréhendais la journée car je n’apprécie pas du tout ma tante et je
craignais un conflit. Néanmoins, je me rassurai en me disant qu’oncle Caleb
serait là.
Midi. Nous frappons à
la porte de chez les Webber. Leur maison n’est pas aussi grande que notre manoir
mais elle me paraît quand même très imposante !
Tante Justine vint nous ouvrir :
- Bonjour à tous les
quatre ! Entrez, je vous en prie ! Ne restez pas sous le porche avec
ce froid glacial !
Nous pénétrâmes dans une magnifique pièce à
vivre.
- Enlevez vos chaussures,
les enfants, nous ordonna discrètement maman.
Elle offrit l’énorme bouquet de fleurs qu’elle
avait acheté tôt ce matin à sa belle-sœur, qui la remercia en la prenant dans
ses bras.
- Ça a été la route ?
se renseigna ma tante. Avec toute cette neige, je croyais que tu allais annuler
votre venue !
- Ça va que vous n’habitez
pas loin, répondit maman. Mais on a quand même mis un quart d’heure pour faire quatre
kilomètres !
- Vous êtes là maintenant,
c’est le principal ! dit tante Justine. Je vais appeler le reste de la
famille : Caleb cuisine, et Justin, Adélaïde et Benoît jouent aux jeux
vidéo.
- Et les jumeaux ?
se renseigna Mayeul, qui aime bien nos cousins.
- Tu ne les verras pas
aujourd’hui, mon grand ! annonça Justine. Ils n’ont pas pu être présents
aux obsèques de leur grand-père à cause de leurs études donc ils ont voulu profiter
de leur semaine de vacances pour aller aux Etats-Unis, rendre visite à votre
grand-mère.
- Ah, les voilà ! s’exclama
oncle Caleb en venant à notre rencontre.
Il avait les cheveux attachés en chignon et
portait un tablier par-dessus son pull. Un tablier rose. Qui lui donnait un air
étrangement sexy !
- Tu changes de style ?
lui demanda maman en le regardant de la tête aux pieds.
- Le seul tablier propre
était celui de Justine, répondit mon oncle. Ne commence pas à me juger !
- Ce n’est pas mon genre,
ria Scarlett.
- Ça fait bizarre de te
voir sans mon frère, avoua Caleb.
- Et moi donc ! se
lamenta maman. Il n’est parti que depuis ce matin mais il me manque déjà atrocement !
Ça va être long jusqu’à vendredi midi !
- Plus que trois dodos,
la taquina Caleb. Tu vas survivre. Mais dis-moi… Louise n’est pas là ?
- Elle est rentrée dans
sa famille pour les vacances, dit maman.
- Elle n’était pas là
pour l’inspection ?! demanda Justine en affichant une mine horrifiée.
- Si, si ! tempéra
maman. Elle est partie ce matin, Michael l’a déposée chez ses parents biologiques.
- Bon, venez vous asseoir
au salon, on va prendre l’apéro ! dit oncle Caleb en enlevant son tablier.
- Adé ! Ben !
Juju ! appela tante Justine. Descendez, s’il vous plaît ! Tante
Scarlett et vos cousins sont là !
- On arrive, maman !
entendîmes-nous.
Nous nous installâmes dans l’un des trois
canapés trois places du salon. Ana se retrouva entre Mayeul et moi et râla
immédiatement :
- Mayeul, pousse-toi un
peu ! T’es pas obligé de t’asseoir au milieu du canapé !
- J’suis assis à ma place !
répondit mon frère.
- Ne commencez pas !
prévint maman en pointant son index sur Ana et Mayeul. Je ne sais pas quelle
mouche vous a piqués pour que vous vous chamailliez autant depuis hier soir,
mais vous allez très vite vous calmer !
Mon frère et ma sœur boudèrent. Tante Justine
apporta les gâteaux apéritifs et les disposa sur la table basse.
- Tu as besoin d’aide, Ju ?
demanda maman.
- Non, ne t’en fais pas !
répondit ma tante. Caleb, je peux te laisser gérer les boissons ?
- Bien sûr ! dit mon
oncle. Qu’est-ce que vous voulez boire ?
Alors que je demandais un coca, Mayeul mit sa
main dans une des coupelles pour se servir des cacahuètes. Maman lui fila
immédiatement une violente tape sur la main en le grondant :
- Tu attends que tout le
monde soit servi avant de manger !!
- Mais j’ai faim !
se plaignit mon frère.
- Ça ne t’empêche pas de
rester poli ! continua maman. Et tiens-toi correctement : on dirait un
enfant de quatre ans !
Nos cousins arrivèrent dans la pièce :
nous nous levâmes du canapé pour les saluer. Je remarquai que Justin m’avait
prise par la taille pour me faire la bise, ce que n’avaient pas fait les deux
autres. Bon, peut-être que je surinterprétais.
Nous nous rassîmes dans le canapé et Ana râla
de nouveau :
- Mayeul !
Pousse-toi !!
- J’suis au bord !
répondit mon frère.
- N’importe quoi !
dit Ana. T’as encore plein de place !
- Désolé mais de nous
trois, c’est toi qui prends le plus de place !
- Ta gueule ! le
rabroua Ana.
- Espèce de grosse vache !
l’insulta Mayeul.
- Espèce de brindille !
rétorqua Ana.
Je vis la colère arriver et s’installer sur le
visage de maman. Elle se leva, s’approcha de la table basse et s’empara d’une planche
à découper en bois sur laquelle étaient disposées des rondelles de saucisson à
la noisette. Elle versa les rondelles dans une coupelle puis fonça vers
nous, la planche dans les mains.
- Marie, bouge ! m’ordonna-t-elle.
Je sortis du canapé sans avoir besoin que l’on
me le redise une deuxième fois. Maman attrapa le bras de Mayeul et sortit mon frère
du canapé, d’un coup sec. Mayeul devait faire le même poids qu’elle, sinon
plus. J’étais toujours impressionnée par la force monumentale de ma mère !
Scarlett emmena Mayeul derrière le canapé et l’obligea
à se pencher sur le dossier. Puis, elle lui asséna cinq coups puissants de
paddle. Je crois qu’elle a tapé plus fort que papa hier soir ; mais la différence
– de taille ! – était que mon frère avait gardé son slip et son pantalon !
- Tu vas au coin, là-bas !
gronda maman à son fils. Mains derrière le dos ! Si j’entends un seul mot
sortir de ta bouche, je te la lave au savon !
Maman s’approcha ensuite d’Ana. Je me demandais
bien comment elle allait pouvoir la sortir du canapé, étant donné qu’Ana pesait
au moins cent dix kilos ! Je savais que Scarlett était une ninja, mais à
ce point-là…
Maman se débrouilla autrement : puisqu’Ana
était toujours assise dans le canapé, elle la bascula sur le côté et lui colla les
cinq mêmes coups de planche.
- Tu aussi, tu vas au
coin ! gronda Scarlett en désignant un endroit de la pièce opposé à celui
de Mayeul. Mains derrière le dos, et je ne veux pas t’entendre !
Après une ou deux secondes de silence, elle
ajouta :
- Oh, et que je ne vous
vois surtout pas bouger sinon je vous colle une déculottée sur mes genoux !
J’espère que c’est clair !
Nous entendîmes deux discrets « Oui, maman ! ».
Puis, ma mère reposa la planche sur la table basse et redisposa les rondelles
de saucisson dessus, comme elles l’étaient à la base. Ensuite, elle se rassit à
sa place, croisa gracieusement les jambes et dit simplement :
- Désolée pour ce petit
imprévu.
Mes trois cousins n’en revenaient pas. Tante
Justine avait haussé les sourcils, semblant impressionnée par l’efficacité redoutable
de ma mère. Oncle Caleb, lui, avait un sourire en coin. Il décréta d’ailleurs :
- J’ai honte de t’avoir
proposé de l’aide pour gérer tes enfants en l’absence de Mike. Je suis vraiment
le dernier des crétins.
- Pas du tout, répondit
maman. Toute aide est la bienvenue, même si pour le moment, je gère.
Puis, elle se tourna vers moi et me dit :
- Marie chérie, tu peux
te rasseoir. Prends un peu de saucisson ou de gâteaux apéro !
Je n’osai pas la contredire : je me rassis
et choisis ce qui me sembla le moins calorique des gâteaux apéritifs.
Je comprenais maintenant pourquoi ma mère s’agaçait
tant lorsque papa tentait de négocier ou de discuter avec moi. Scarlett
réagissait au quart de tour ! Elle était vraiment redoutable. Cela faisait
à peine une demi-journée que papa était parti, et mes frère et sœur et moi
avions déjà tous les trois pris une volée. Le reste de la semaine s’annoncerait
compliqué !
Ana
et Mayeul passèrent tout l’apéritif au coin. Ils ne nous rejoignirent que
lorsqu’il fut temps de passer à table ; et maman les força à s’excuser l’un
auprès de l’autre. Mayeul, complexé par sa maigreur avait été heurté, tout
comme Ana qui était complexée par son surpoids. Les excuses étaient bienvenues,
même si elles avaient été un peu forcées. D’ailleurs, Ana et Mayeul ne
voulurent pas s’asseoir côte à côte à table, ce qui indiqua à tout le monde que
la querelle était loin d’être oubliée.
J’appréhendais
beaucoup le repas. Etant difficile, je craignais qu’oncle Caleb n’ait pas
cuisiné quelque chose que j’aime, ou alors que le repas fasse trop grossir. Lorsque
je vis Benoît et Justin installer l’appareil à raclette, mes craintes furent confirmées.
Maman le comprit car, assise juste à côté de moi, elle se pencha vers moi et me
dit discrètement dans l’oreille : « Je veux que tu manges à ta faim,
Marie. On mangera des légumes ce soir et demain pour compenser. Tu ne prendras
pas de poids, je te le promets. Néanmoins, tu vas manger comme il faudra sans
faire de caprice ; sinon, je vais te montrer qu’il n’y a pas que papa qui
sait donner la S.S.P. ! ».
Le stress envahit tout mon corps. Je déglutis
silencieusement, ayant envie de pleurer. Soit je me forçais à manger quelque
chose d’ultra calorique, soit je prenais la S.SP. ! Et comme me l’avait
dit maman, ce matin, me faire vomir n’était pas une option. J’avalerais une bouchée
de raclette et le gras envahirait tout mon corps.
- Fais-moi confiance !
me chuchota à nouveau ma mère. Tu ne vas pas prendre de poids !
Avant de manger, je m’excusai, prétextant un
besoin urgent. Je m’enfermai dans la salle de bains et en profitai pour y
respirer un bon coup. Je me regardai dans le miroir, en répétant la phrase :
« Tu ne vas pas grossir ! Tu ne vas pas grossir ! Tu ne vas pas
grossir ! ». Pourtant, mon rythme cardiaque ne redescendait pas et l’angoisse
était toujours bien présente. En désespoir de cause, j’ouvris l’armoire à
pharmacie pour tenter de trouver quelque chose pour me calmer. Je savais que
tante Justine était sujette aux crises d’angoisse : elle devait bien avoir
des anxiolytiques quelque part !
Je checkai les différentes boîtes :
Donormyl, Doliprane, Efferalgan, Trimébutine…. Hydroxyzine ! Je
connaissais ce dernier médicament car ma mère biologique en avait pris durant
une courte période après un accident de voiture. Je pris deux comprimés sur la
plaquette déjà entamée et les avalai avec un peu d’eau prise au robinet du
lavabo. Puis je retournai à table.
- Tout va bien, ma puce ?
s’inquiéta maman.
- Tout va parfaitement bien,
répondis-je en souriant.
Le repas se déroula
bien. Je réussis à manger deux pommes de terre entières, six tranches de
raclette, trois tranches de salami et quatre cornichons, ce qui satisfit ma
mère. Elle m’embrassa même sur le front en débarrassant mon assiette.
- Laisse, Scar ! dit
Justine. On va s’en occuper ! Tu es notre invitée, tu n’as pas à
débarrasser !
Ma mère se rassit et me chuchota à l’oreille :
« Je suis fière de toi, ma puce ! Tu as bien mangé ! ».
L’après-midi,
les adultes proposèrent un tournoi de jeux de société ; mais Justin,
Adélaïde, Mayeul et moi avions très envie d’aller jouer dans la neige. Nous décidâmes
de faire un concours de bonhommes de neige ; et Justin insista pour se mettre
dans mon équipe, ce qui me mit à nouveau la puce à l’oreille.
Les
bonhommes de neige étant terminés, il était inévitable qu’une bataille de
boules de neige éclate. Le grand jardin d’oncle Caleb et tante Justine étant
recouvert de dix centimètres de neige, c’était vraiment super de pouvoir s’amuser
ainsi !
A
dix-huit heures, maman annonça qu’il était l’heure de rentrer ; mais
devant l’insistance de ses trois enfants à rester, Caleb et Justine proposèrent
que l’on reste dîner. Maman hésita puis dit :
- Bon, d’accord. Mais on
ne restera pas tard car Caleb et Justine travaillent demain !
- Tu sais bien que je
suis mon propre patron, Scar ! dit mon oncle. Et Justine ne travaille plus
depuis l’arrivée des quatre enfants. Donc relax !
- Tu ne travailles plus ?!
s’étonna maman. Tu ne nous en as pas parlé !
- Je n’en ai pas eu l’occasion,
répondit tante Justine. Mais effectivement, j’ai décidé, comme toi, d’arrêter
le travail quand les enfants sont arrivés. C’est impossible de gérer quatre
enfants tout en travaillant. Je m’étais déjà arrêtée pour les jumeaux, à l’époque.
- Oui enfin, on a au
minimum dix-neuf ans, dit Justin. On peut se gérer seuls !
- Le simple fait que tu le
dises prouve le contraire, répliqua oncle Caleb. Et puis, si le Gouvernement
verse une pension aux familles d’accueil pour qu’un des deux parents puisse
rester à la maison s’occuper des enfants, ce n’est pas pour rien !
- Vous touchez une
pension ?! s’offusqua Adélaïde. Vous vous faîtes de l’argent sur notre dos ?!
- Baisse d’un ton !
gronda oncle Caleb. Tu nous prends pour qui, Adé ?! Oui nous touchons une
pension pour compenser l’arrêt d’une des deux activités professionnelles ;
mais il me semble qu’en retour, vous ne manquez de rien ! Ta mère vous a
acheté la dernière PlayStation pas plus tard que ce week-end ! Et vous
avez de l’argent de poche, non ?!
- Oui papa, répondit ma
cousine en baissant les yeux.
- On est d’accords !
Le dîner se déroula
bien, notamment d’un point de vue nutritionnel : oncle Caleb avait fait
cuire des haricots verts et des escalopes de poulet. Un repas diététique qui me
plut bien !
- Aller, on doit y aller,
dit maman après avoir bu un café à la fin du repas. Mayeul doit se coucher à
heures fixes.
- Oh maman, s’il te plaît !
pria mon frère. Ce n’est pas pour une fois…
- J’ai dit : « On
rentre ! », trancha Scarlett. Dîtes au revoir, les enfants !
L’au revoir de Justin fut
plus long que d’habitude, et je sentis qu'il avait fait preuve tendresse,
même furtivement. Cela me déstabilisa. S’il était intéressé, il allait falloir que
je lui fasse rapidement comprendre que j’étais en couple, et même fiancée !!
En me couchant après
avoir dit bonne nuit à maman, je regrettai de ne pas lui avoir demandé de
téléphoner à papa. Il me manquait déjà ; et nous n’étions que le premier
jour !!
A suivre…

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