Mercredi 20 novembre
2019
Neuf
heures et quart : mon réveil sonna. Je l’éteignis puis me levai
péniblement. Si je n’avais pas eu cours de piano, je serais bien restée au
lit !
Je sortis de ma chambre en bâillant et tombai
sur Monsieur Lionel qui était assis sur le canapé, en train de lire un livre.
- Bonjour ma grande, me
dit-il.
- Bonjour Monsieur,
répondis-je. C’est… vous qui me surveillez ?
- Oui, jusqu’à dix heures,
m’affirma le Directeur-Adjoint. Prends le temps qu’il te faut pour émerger et
te préparer ; nous irons ensuite déjeuner au réfectoire avant ton cours de
piano.
J’appréciai beaucoup ces trois quarts d’heure
passés avec Monsieur Lionel. Comme la plupart des adultes ici, il est vraiment
gentil lorsqu’on ne fait pas de vagues. Je me promis d’apprendre à le connaître
davantage dès que j’en aurais l’occasion. Malgré son autorité naturelle –
propre à chaque membre de la Direction ! – il avait un je-ne-savais-quoi
qui me donnait envie de passer du temps avec lui.
Monsieur
Lionel m’accompagna jusqu’à la salle de musique. J’ouvris la porte au moment où
la sonnerie retentit, annonçant dix heures. Monsieur Alexandre discutait avec
Madame Natalia.
- A tout à l’heure,
Clémence ! me lança le Directeur-Adjoint avant de me quitter. Bon
cours !
Je saluai poliment mon professeur de piano
ainsi que la SG. Voir Madame Natalia, cette femme que je craignais tant, me fit
froid dans le dos. J’espérais pouvoir jouer au piano sans faire de faux pas
malgré le stress de sa présence. C’était sans compter sur l’annonce que me fit
Monsieur Alexandre :
- Clémence, aujourd’hui,
nous allons continuer de répéter les morceaux pour le récital de Noël ;
mais nous allons également commencer à apprendre le morceau que tu joueras lors
de ton audition pour le Conservatoire.
- Mais… Je n’ai pas
encore choisi le morceau que je voudrais jouer pour mon audition,
m’inquiétai-je.
- Je voudrais te
soumettre une proposition : La Campanella de Liszt.
Je restai bouche bée, le temps d’accuser la
réplique de mon prof. Puis, reprenant peu à peu mes esprits, je
rétorquai :
- Monsieur, c’est l’un
des morceaux les plus difficiles à jouer au monde ! Jamais je ne pourrai
le maîtriser en six mois ! L’audition est le 16 mai !
- Clémence, si tu joues La
Campanella de façon parfaite le jour de ton audition, ton entrée au
Conservatoire sera assurée ; et je peux te garantir que tu seras même la
chouchoute du jury !
- Mais Monsieur, c’est
beaucoup trop compliqué pour moi ! répétai-je. Les pianistes qui
maîtrisent ce morceau ont un niveau bien supérieur au mien !
Monsieur Alexandre prit mon visage entre ses
mains et me dit, en me fixant dans les yeux :
- Clémence, tu es ma
petite pépite. Si je te propose ce morceau, c’est parce que je sais que tu peux
y arriver ! Tu as un don ! C’est le moment de l’exploiter !
- Mais cette année, j’ai
aussi le bac à passer… m’inquiétai-je.
- Vu ta moyenne générale,
le bac ne sera clairement pas un problème pour toi, intervint Madame Natalia
qui s’était assise dans un coin de la pièce.
- Mais, j’ai aussi le
violon à travailler…
- La priorité, c’est le
piano, Clémence ! me rappela mon professeur. C’est pour cette pratique que
ton emploi du temps a été aménagé ! Veux-tu vraiment devenir pianiste
professionnelle ?
- C’est mon plus grand
rêve, Monsieur, dis-je à mi-voix.
- Alors fais-moi
confiance. Si je te dis que tu peux maîtriser La Campanella pour le 16 mai,
c’est que tu peux le faire !
A onze heures, j’étais
toujours sur mon piano à travailler sous la surveillance étroite de Monsieur
Alexandre, quand Madame Natalia s’éclipsa discrètement, laissant sa place à mon
Matthieu.
- C’était merveilleux !
me dit-il à la fin du cours. Je pourrais t’écouter jouer pendant des
heures !
- C’est peut-être ce que
tu feras si un jour je perce dans la musique ! lui répondis-je.
Matthieu avoua que cette idée lui plaisait
beaucoup. Puis, il m’accompagna jusqu’au réfectoire pour le déjeuner, où mon
père-référent m’attendait. Cependant, Monsieur John s’assit à table sur
l’estrade, me laissant manger seule avec mes camarades, ce que j’appréciai
grandement. Je voyais bien que le D-A avait son regard fixé sur moi et ne me
quittait pas des yeux ; mais au moins, je retrouvais le plaisir de manger seule
avec mes copines et cela n’avait pas de prix !
Après
le déjeuner, Monsieur John m’emmena dans son bureau, comme promis. Il ferma les
volets et tamisa la lumière avant de me tendre un oreiller et un plaid pour que
je puisse faire une sieste. Boudeuse, je m’allongeai tout de même sur son
canapé ultra-confortable. Ce n’était pas le moment de protester : Monsieur
John m’avait promis une récompense si je me tenais correctement et je voulais
absolument savoir ce que c’était !
Je
dormis deux longues heures. Lorsque j’ouvris les yeux, je vis mon père-référent
en train de travailler sur son ordinateur. Je m’assis en me frottant les yeux.
- Bien dormi ? me
demanda Monsieur John en me voyant éveillée.
- Oui Monsieur,
répondis-je.
- Tu vois que c’est
nécessaire de faire une sieste !
- J’apprécierais quand
même ne pas être obligée d’en faire, répondis-je.
- Montre-moi que tu peux
te comporter en jeune fille responsable et nous en rediscuterons.
Je grognai de mécontentement.
- Je te laisse quelques
minutes pour émerger, ajouta le DA en appuyant sur la télécommande pour ouvrir
les volets. Ensuite, tu t’assiéras à la table qui se trouve là-bas pour faire tes
devoirs.
Je travaillai tout
l’après-midi sur mes devoirs sans dire un mot. Même si ma concentration fut
quelque peu mise à l’épreuve à cause des trois pensionnaires – Léa, Abigaëlle
et Renata – qui passèrent à tour de rôle dans le bureau de mon père-référent
pour être remises d’équerre, je fus tout de même productive et terminai mes
devoirs en deux heures, un temps record ! Monsieur John n’y
croyait tellement pas qu’il s’attela à vérifier minutieusement mon travail et à
me faire réciter mes leçons avec précision pour être sûr que je n’avais pas
triché.
- Tu as vraiment de très
bonnes capacités cognitives, Clémence ! finit-il par conclure. Je suis
impressionné !
- Merci Monsieur, répondis-je,
gênée.
- Bien, puisque tes
devoirs sont terminés, je souhaite que tu rédiges une lettre d’excuses à l’attention
de Monsieur Yves.
- Mais Monsieur…
- Ce n’est pas une surprise, me coupa-t-il. Je t’ai déjà dit hier soir que je voulais que tu rédiges
ce courrier pour ton professeur.
- Mais les autres élèves…
- Je me fiche des autres,
me coupa une nouvelle fois Monsieur John. Ce qui m’importe, ce sont mes filles
référentes ! Mathilde a exactement le même travail à faire que toi.
Allez, au travail Clémence !
Prenant le stylo dans la main, je restai à
bouder devant ma feuille blanche. Je n’avais pas du tout envie de m’excuser
auprès de Monsieur Yves !
- Clémence ! me
reprit le Directeur-Adjoint. Au travail !
- Mais je ne sais même
pas quoi écrire ! Pourquoi devrais-je m’excuser, au juste ?
- Dois-je te rafraîchir
la mémoire ?! Tu as participé à cette farce avec tes camarades…
- J’ai juste fait tomber
mon stylo !
- Par trois fois !
- Je suis maladroite, dis-je.
- Ta maladresse est
ponctuelle, alors ! Dans ta classe, vous êtes toutes maladroites au même
moment ! C’est quand même bizarre !
- Simple coïncidence…
- Continue de me prendre
pour un idiot ! me gronda Monsieur John. En attendant, je souhaite que tu
t’excuses auprès de Monsieur Yves pour avoir été « ponctuellement
maladroite » !
- Je préfèrerais lui
faire des excuses en face à face plutôt que d’écrire une lettre dans laquelle
je ne sais même pas quoi dire ! avouai-je. Au moins, en allant le voir, je
pourrais lui dire : « Monsieur, je vous présente mes excuses pour avoir
participé à la perturbation du cours en jouant le jeu de mes camarades. Je ne recommencerai
plus. ».
- Qu’est-ce qui t’empêche
d’écrire ça ? me demanda Monsieur John.
- Je ne vais quand même pas
rédiger une lettre d’excuses ne comportant que deux phrases !
- Ce que je veux, c’est
que tu présentes des excuses polies et convenables à ton professeur. Je me
fiche de la longueur de la lettre.
- Très bien, me
résignai-je.
Quelques minutes plus tard, j’avais rédigé une
courte lettre à l’attention de mon professeur de philosophie. Monsieur John m’accompagna
jusqu’à la salle des profs pour la poster dans le casier de Monsieur Yves, puis
nous retournâmes dans son bureau.
- Il est dix-sept heures
trente, annonça mon père-référent. J’avais dans l’idée de te laisser au coin
jusqu’au dîner, comme je te l’avais annoncé hier ; mais puisque tu t’es très
bien comportée aujourd’hui, je te laisse l’opportunité de sortir de ce bureau
et de profiter de ton temps libre avec tes amies.
- Oh, merci Monsieur !
m’exclamai-je en lui sautant dans les bras, ravie.
Je vis que mon étreinte spontanée le toucha. Ce
n’était pas intentionnel de ma part mais j’étais tout de même contente de l’attendrir
un peu.
- Cependant, je te
préviens, Clémence : si jamais quelqu’un se plaint de toi, tu iras directement
au lit avec une bonne fessée, juste après le dîner ! Tu as compris ?
Toujours cette réprimande infantilisante qui m’exaspérait
au plus haut point. Quand allait-il enfin cesser ce petit jeu horripilant ?!
- J’ai compris, Monsieur,
répondis-je en prenant sur moi pour ne pas paraître trop énervée. Je peux y
aller ?
- Vas-y, répondit-il.
Je sortis en trombe du bureau et me mis à la
recherche de mes copines. Je les trouvai bien vite réunies dans le dortoir n°2,
dans la chambre de Lucille et Noémie.
- Clémence ! s’exclama
Mathilde. Je croyais que Monsieur John t’avait punie !
Je leur racontai la permission que j’avais
obtenue. Mes amies furent ravies pour moi !
Pendant
une heure et demie, je redevins une jeune femme normale qui parlait de coiffure,
de maquillage, de garçons, de l’école et de musique avec sa bande de copines.
Cela me fit un bien fou !
- Clémence, je suis on ne
peut plus fier de toi ! me dit Monsieur John lorsque je me retrouvai en
tête à tête avec lui dans ses appartements après le dîner. Tu as su me prouver
que, quand tu le voulais, tu pouvais être sage et agréable ! J’aimerais
vraiment que tu continues à bien te comporter pour que je puisse lâcher un peu
de lest avec toi et que ta qualité de vie au Pensionnat s’améliore. J’espère
que tu continueras sur ce chemin de la sagesse !
- Vous m’aviez promis une
surprise, Monsieur ! lui dis-je, ne tenant plus.
- Oui, soupira-t-il. J’espère
toutefois que tu arriveras à te tenir tranquille même lorsqu’il n’y aura pas de
récompense à la clé !
Monsieur John se leva et ouvrit le tiroir de
son buffet. Il en sortit une magnifique tablette numérique, qu’il alluma. Puis,
il appuya deux ou trois fois dessus et me la donna. Je lus alors sur l’écran :
« Appel en cours… Côme Vicœur ».
- Je te laisse, annonça
mon père-référent. Tu as une demi-heure.
Côme répondit au moment où Monsieur John
sortait de ses appartements. Les larmes me montèrent aux yeux en voyant non
seulement le visage de mon frère, mais également celui de ma sœur, de mon beau-frère,
de ma belle-sœur… et surtout, les visages qui me manquaient le plus : ceux
de mes neveux !
- Bon’your tata Clem !
me lança Paul, le fils de Titine.
- Bonjour mon petit loup !
lui répondis-je. Ça me fait tellement plaisir de te voir ! Tu as grandi !
- Tu reviens quand, tata ?
me demanda-t-il.
Mon cœur se serra. Guillaume, son père, lui
répondit :
- Tu te souviens que maman
et moi t’avons dit que tata reviendrait à la maison pendant les vacances de
Noël ?
- Oui ! dit Paul.
- Pèr’ Noyel ! s’exclama
Augustin, le deuxième fils de Titine.
Je me plus à discuter longuement avec mes neveux.
Du haut de ses deux ans, Augustin avait beaucoup progressé au niveau du langage ;
et du haut de ses quatre ans, Paul était maintenant une vraie pipelette qui me
raconta sa journée d’école de A à Z, sans omettre aucun détail ! Cela fit
fondre mon petit cœur de tata.
Les jumeaux de Côme, Simon et Baptiste, avaient
bien grandi eux aussi. Même s’ils restaient de tout petits bébés très fragiles,
ce fut un bonheur de les voir.
Lorsque ma sœur alla coucher Augustin et Paul, ce
fut le moment de discuter longuement avec Guillaume, Côme et Juliette. Je
savais que ma belle-sœur n’était pas d’accord avec ma fratrie pour m’envoyer en
pension et qu’elle vivait mal cet éloignement avec moi. Juliette a toujours été
géniale avec moi. Guillaume, lui, avait approuvé la décision de mon frère et ma
sœur. Bien que très gentil, mon beau-frère a toujours eu un côté très strict et
il me serait certainement tombé dessus plusieurs fois s’il ne s’était pas
promis de ne pas interférer dans mon éducation.
Je
ne vis pas la demi-heure passer : et lorsque je vis Matthieu apparaître
dans la pièce, je lui demandai de venir s’installer à mes côtés pour dire bonjour
à ma famille.
- Bonjour tout le monde !
salua-t-il.
- Bonjour Matthieu !
répondirent Côme et Célestine, qui était revenue.
- Waouh, vous n’aviez pas
menti ! s’exclama Juliette. Il est canon ! Tu as bon goût, Clem !
Matthieu et moi lâchâmes un rire gêné.
- Je suis désolé mais
Clémence va devoir raccrocher, dit mon homme. Il est l’heure de se coucher…
- Ça ne fait rien, répondit
Guillaume, nous aurons tout le temps de faire connaissance à Noël !
- Exactement, dit
Matthieu. J’ai hâte d’apprendre à vous connaître ! Bonne soirée à tous !
Je dis au revoir à ma famille puis raccrochai.
Cet appel vidéo venait de me requinquer !
Mon cœur était regonflé à bloc ! J’étais prête à tenir les quatre semaines
qui me séparaient des vacances de Noël, même si les coups de fil seraient les bienvenus !
Après avoir rangé la tablette, je demandai à
mon aimé :
- C’est toi qui viens me
coucher, maintenant ? Attention, je vais prendre ça comme une habitude…
- Allez, va te préparer
pour aller dormir, répondit-il après avoir souri.
Matthieu resta allongé
à mes côtés, à me papouiller les cheveux jusqu’à ce que je m’endorme. Pas de
doute, cette journée avait vraiment été superbe !
A suivre…

Une journée sous haute surveillance est une journée soft pour Clémence ☺️
RépondreSupprimerUne demi-heure en visio avec sa famille est une très belle récompense!
Mr John s'avère être un père-référent très bienveillant.
Et le coucher assuré par Mathieu, c'était le super cadeau bonus !
La fin de la semaine sous régime spécial sera-t-elle aussi exemplaire ?
Chapitre 59 vraiment impatiente
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