Le
retour à la maison fut moins tendu que je ne le pensais. Papa chantonnait sur
la musique qui passait à la radio et maman regardait par la vitre, pensive. Louise
et Mayeul avaient l’air à peu près décontractés. En revanche, Ana, qui avait
insisté pour prendre la place tout au fond de la voiture, ne cessait de
pleurer. Même si j’avais beaucoup de compassion pour elle, je l’avais déjà
connue plus courageuse !
En
arrivant à la maison, nous nous déchaussâmes et enfilâmes nos chaussons. Puis,
nous enlevâmes nos manteaux et allâmes nous laver les mains. Papa et maman nous
envoyèrent goûter seuls tous les quatre, prétextant qu’ils devaient parler tous
les deux. Cela ne me disait rien qui vaille…
Nous
nous dirigeâmes vers la cuisine. Assa nous avait préparé un goûter de
rois : une galette à la frangipane accompagnée d’une couronne en carton
posée dessus. Je m’étais plainte il y a deux jours que nous n’en avions pas
mangé chez les Webber : mis à part Noël et Pâques, mes parents ne sont pas
fans des traditions.
- J’ai eu raison de
râler ! m’enthousiasmai-je.
- Oui enfin tu as râlé un
peu tard ! me dit Mayeul. On est en mars !
- Mieux vaut tard que
jamais ! répondis-je en m’asseyant, ayant hâte de goûter à la galette.
- La plus jeune sous la
table pour distribuer les parts ! s’écria Louise avec amusement.
Allez, Marie !
Etant donné que nous étions assis au comptoir
de la cuisine et que je ne pouvais vraisemblablement pas me glisser dessous, je
me contentai de m’éloigner en fermant les yeux.
- Celle-ci est pour…
Ana ! dis-je.
- Merci Marie, me dit ma
sœur d’une voix tremblante.
Bon ça y est, elle me faisait de la peine.
Nous
tentâmes de prendre le goûter dans une ambiance détendue malgré la grande
appréhension d’Ana. Louise et moi essayâmes de lui faire penser à autre chose,
sans succès. Papa et maman nous rejoignîmes quelques minutes plus tard, et
Scarlett eut la fève ; elle choisit bien évidemment papa comme roi.
- Vous voyez que c’est
sympa, les traditions ! dis-je à mes parents.
- Oui, tu as raison Marie
chérie, me dit ma mère. Allez, lavez-vous les mains et montez dans vos
chambres. Nous souhaitons vous parler séparément.
- Pourquoi ?!
demandai-je d’un ton sec.
- Marie, tu veux prendre
une fessée devant ton frère et tes sœurs ? me questionna mon père.
Je secouai vivement la tête.
- Alors cesse de discuter
quand on te donne un ordre et obéis ! conclut Michael.
J’obéis en râlant.
Pour
m’avancer pour le week-end, je commençai mes devoirs. Bizarrement, je n’avais
pas tant d’appréhension que ça à l’idée d’affronter mes parents. J’avais
drastiquement augmenté mes résultats et j’étais fière de moi. Si jamais Michael
et Scarlett me punissaient, ce serait profondément injuste !
Papa
et maman entrèrent rapidement dans ma chambre ; j’avais à peine eu le
temps de commencer mon devoir de littérature.
- Ma puce, tu peux venir
t’asseoir sur la causeuse, s’il te plaît ? me demanda Michael. On aimerait
te parler.
Je lâchai ce que j’étais en train de faire et
allai m’asseoir dans ma causeuse rose. Ma mère s’assit à côté de moi, mon père
s’assit sur un pouf en face de nous.
- Tu sais pourquoi on
veut te parler, Marie chérie ? me questionna ma mère.
- Parce que je n'ai que
quatorze et demi de moyenne au lieu de dix-huit ? tentai-je en rivant mes yeux
vers le sol.
- Alors déjà, sache qu’on
est très fiers de toi ! dit mon père.
Je relevai brusquement la tête.
- Vraiment ?
- Bien sûr, Marie
chérie ! confirma Scarlett. Tu as gagné plus de trois points de moyenne
générale en un mois. C'est une progression remarquable !
- Et monsieur Loup nous a
dit beaucoup de bien de toi, ajouta papa. Tu travailles vite, tu comprends
facilement les nouvelles notions et tu participes intelligemment en classe. Ce
sont d'excellentes qualités !
Je souris et demandai pour être sûre :
- Alors… vous êtes vraiment
contents de moi ?
- Très contents, ma
chérie ! répondit Scarlett.
Maman m'attira contre elle et m'embrassa sur le
front.
- Et nous sommes particulièrement
heureux de constater que tu as changé d'attitude depuis ton arrivée à
Saint-Nicolas. Tu as fait de réels efforts pour te montrer plus sérieuse et
cela porte ses fruits.
- Merci !
- En revanche, reprit
papa, monsieur Loup a soulevé un problème dont nous devons parler.
- Ah.
Peut-être avais-je eu tort de ne pas trop
appréhender notre entrevue.
- Mes devoirs ?
demandai-je en connaissant pourtant déjà la réponse.
- Exactement.
- Mais papa, je les fais
tous !
- Je sais, ma princesse.
Ce n'est pas ce que nous te reprochons.
- Alors quoi ?
- Tu te contentes de
faire les exercices demandés. Tu ne révises presque jamais tes leçons, tu ne
prépares pas de fiches et tu ne prends pas suffisamment de temps pour
approfondir ce que tu apprends.
- Mais monsieur Loup a
dit que je terminais toujours mes exercices avant les autres !
- Justement, intervint
maman. Puisque tu travailles rapidement, tu as du temps pour aller plus loin.
Je soupirai.
- Vous voulez vraiment
que je travaille deux heures par jour ?
- Oui, répondit Michael.
- Même quand j'ai terminé
tous mes devoirs ?
- Même dans ce cas.
- Mais je vais mourir,
écroulée par tout ce travail !
Papa éclata de rire.
- Je te rassure, Marie,
personne n'est jamais mort pour avoir révisé ses cours !
- Tu n'en sais rien ! protestai-je.
Il y a peut-être des cas qui n'ont jamais été recensés !
Maman se mit à rire à son tour.
- Marie, arrête de dire
n’importe quoi !
- J'essaie simplement de
défendre mes droits ! insistai-je.
- Tes droits à la paresse
? demanda papa.
- Exactement !
- Écoute-moi, ma puce. Tu
as dit à monsieur Loup que tu souhaitais obtenir un doctorat, n'est-ce pas ?
- Oui, papa.
- Et tu aimerais
éventuellement intégrer l'École Normale Supérieure ?
- Oui… Ce serait vraiment
cool !
- Alors tu dois
comprendre que ce genre d'ambition demande énormément de travail. Tu ne peux
pas compter uniquement sur tes facilités !
- Je sais…
- Non, justement, je
crois que tu ne t'en rends pas encore pleinement compte ! dit maman. Jusqu'à
présent, tu as réussi à obtenir des résultats honorables en travaillant très
peu. Mais plus tu avanceras dans tes études, plus les exigences augmenteront.
- Et si je n'arrive
jamais à avoir seize et demi ? m’enquis-je.
Scarlett me prit la main.
- Alors nous examinerons
ensemble ce qui te pose problème. Nous ne te demandons pas de devenir parfaite
du jour au lendemain.
- Pourtant, monsieur Loup
a dit que je devais avoir au moins seize et demi tous les mois pour espérer
intégrer l'ENS…
- C'est l'objectif qu'il
t'a fixé, précisa papa. Mais tu n'es pas obligée de l'atteindre dès le mois
prochain. Ce que nous voulons, c'est que tu travailles sérieusement pour t'en
rapprocher.
Je baissai les yeux. Comment pouvais-je me
sortir de ce pétrin dans lequel mes parents souhaitaient m’engouffrer ?
Deux heures de travail ! Par jour ! Je tentai de tirer sur la corde
sensible. Je pris mon plus beau jeu d’actrice puis dis d’une voix triste :
- J'ai peur de vous
décevoir…
Scarlett se rapprocha immédiatement de moi.
- Oh ma chérie, dit-elle
en prenant mon menton entre son pouce et son index. N’essaie pas de nous faire
gober ça. Arrête ta comédie. Tu n’as juste pas envie de travailler davantage.
Seulement, tu ne vas pas avoir le choix !
Bon, comme d’habitude, ma mère n’était pas
tombée dans le panneau. J’aurais dû m’en douter. Je tentai de me
rattraper :
- Monsieur Loup a dit que
j'avais les capacités de faire aussi bien que Louise, voire mieux ; mais
Loulou est tellement intelligente ! Je ne suis pas sûre de pouvoir y arriver…
- Arrête ça, Marie !
me gronda Scarlett. De toute façon, tu n'as pas à te comparer à Louise. Ta sœur
a ses qualités et tu as les tiennes. Nous sommes fiers de vous deux, mais pour
des raisons qui ne sont pas nécessairement les mêmes. Louise est très appliquée
et très régulière dans son travail. Toi, tu possèdes une grande facilité de
compréhension, une excellente mémoire et une véritable curiosité
intellectuelle. Si tu apprends à travailler avec davantage de méthode, tu
pourras accomplir de très belles choses.
- Vous croyez vraiment
que je pourrais avoir dix-huit de moyenne ?
- Nous n’en doutons pas
une seule seconde, m’assura ma mère.
- Mais il va falloir
accepter de fournir les efforts nécessaires, ajouta papa.
Papa regarda mon bulletin. Jusqu’à présent, je
n’avais même pas remarqué qu’il l’avait en mains !
- Regarde ton histoire :
tu as dix-sept de moyenne. C'est excellent ! Tu vois bien que tu es capable de
très bons résultats ! Et ta progression en littérature française est
également très encourageante. En revanche, tu as perdu presque trois points en
anglais.
Je grimaçai.
- Oui…
- Qu'est-ce qui s'est
passé ? demanda maman.
- Je ne sais pas trop…
J'ai eu plusieurs mauvaises notes en vocabulaire.
- Tu avais appris tes
listes de mots ?
- Euh… Pas vraiment…
- Voilà donc une
explication !
- Mais je pensais que je
connaissais déjà les mots !
- Et tu t'es aperçue
pendant l'interrogation que ce n'était pas le cas, supposa Michael.
- De toute façon, nous
allons reprendre tout cela ensemble, déclara maman. Étant donné que tes frère
et sœurs ont également des lacunes en anglais, le français sera désormais
interdit dans cette maison. Dès que nous aurons terminé de discuter avec vous
quatre, on passera à l’anglais* !
- Tous les jours ?!
m’exclamai-je.
- Oui. Tous les jours,
tout le temps. Vous retrouverez très rapidement une bonne moyenne !
Je soupirai.
- Mon pauvre cerveau !
me lamentai-je.
- Il va enfin pouvoir
fonctionner à plein régime ! plaisanta papa.
Je lui tirai discrètement la langue.
- Marie ! me reprit maman
en fronçant les sourcils. Tu veux une fessée ?!
- Non ! répondis-je
à la hâte. Pardon !
Un petit silence s'installa avant que je pose
la question qui me préoccupait depuis notre entretien avec monsieur Loup :
- Est-ce que vous allez
me punir parce que je n'ai pas assez travaillé ?
Michael échangea un regard avec Scarlett.
- Non, ma princesse.
Je les dévisageai.
- Tu as fait d’importants
progrès et nous ne t'avions pas explicitement demandé de travailler deux heures
par jour. Il serait injuste de te sanctionner pour ne pas avoir respecté une
règle que nous n'avions pas fixée.
C’est ce que je pensais aussi !
Génial !
- En revanche, maintenant
que tu connais nos attentes, nous souhaitons que tu les respectes ! ajouta
maman.
- Promis ! répondis-je.
- Et nous ne voulons pas
que tu bâcles tes devoirs simplement pour retourner plus vite à tes loisirs !
- Promis aussi !
- Nous allons réorganiser
ton planning, annonça papa. Tu auras du temps pour tes devoirs, tes révisions
et tes loisirs.
Je réfléchis quelques secondes.
- Et si j'obtiens seize
et demi de moyenne en mars, est-ce que j'aurai une récompense ?
Maman éclata de rire.
- Quoi ? Il faut bien que
je trouve une motivation !
Papa fit mine de réfléchir puis annonça :
- Si tu atteins seize et
demi de moyenne générale en mars, nous organiserons un voyage de ton choix aux
prochaines vacances.
Mes yeux s'illuminèrent.
- Vraiment ?!
- Vraiment, confirma
maman.
Je poussai un cri de joie.
- Alors là, je vais
travailler comme une folle ! m’exclamai-je, motivée à bloc.
Scarlett me caressa la joue puis me récita :
- You’re our
sunshine !
Je sentis mes yeux s'embuer.
- Je vous aime aussi !
Je les serrai tous les deux dans mes bras. Puis,
après quelques secondes, une idée me traversa l'esprit.
- Puisque j'ai gagné
trois points de moyenne, est-ce que je peux considérer que j'ai trois points
d'avance sur mon prochain bulletin ?
Mes parents éclatèrent de rire.
- Tu connais déjà la
réponse ! me dit Michael.
- Dommage, boudai-je.
J'aurai essayé !
Maman secoua la tête en souriant.
-
Allez,
on doit aller voir Mayeul puis Ana. Remets-toi à tes devoirs, Marie chérie.
Mes parents sortirent
de ma chambre et je me remis au travail.
Je n’entendis rien concernant mon frère – peut-être que j’étais
trop concentrée sur mon travail ! – en revanche, même si la chambre d’Ana
était à l’autre bout du couloir par rapport à la mienne, j’entendis bien les
claques tomber sur le postérieur de ma sœur ; et elles tombèrent pendant
un sacré bout de temps !
En même temps, qu’espérait-elle
à avoir ainsi berné papa et maman ? Elle devait bien se douter qu’un jour
ou l’autre, ça allait mal se terminer !
Oh merde. J’étais en
train de penser comme Louise, moi qui avais berné mes parents avec un double
carnet de liaison pas plus tard que la semaine dernière. J’étais vraiment trop conne. Au lieu de juger Ana, je
devrais lui donner tout l’amour et la compassion dont elle a besoin !
Anaïs fut punie pour la soirée, condamnée à rester dans sa
chambre, surveillée par Ombrage, tandis que papa, maman, Mayeul, Louise et moi nous
rendions chez les Loup. Quelle injustice pour ma sœur ! Je me promis de
trouver quelque chose pour la consoler.
A dix-neuf heures pétantes, nous sonnâmes à la porte de la maison de mon professeur.
A suivre…
* Pour des raisons évidentes de compréhension, le texte demeurera en français.

C'est bien que Michael et Scarlett valorisent les bons résultats de Marie !
RépondreSupprimerPauvre Ana ! Elle subit encore les conséquences de son horrible passage dans ce centre de malheur 😪
(Merci Marie d'avoir eu une pensée affectueuse à son égard 😘)
J'espère, en dehors de la correction ,méritée, qu'elle aussi a été récompensée de sa remotivation et ses efforts depuis qu'elle est à St Nicolas 🙏 (En tout cas Mr Loup l'a encouragée ☺️)
Et j'espère que d'autres récompenses viendront si elle remonte de manière significative sa moyenne.
C'est peut-être elle qui a le plus de mérite 😉 même si elle n'a pas le même potentiel que Marie et qu'elle n’obtient QUE des résultats satisfaisants 👏
Hâte de savoir comment s'est passée la soirée chez les ''Loup''🙏
Les enfants se sont-ils bien comportés ???