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Journal d'une étudiante accueillie. - Chapitre 131 (4ème partie)


 

À dix-neuf heures pétantes, nous sonnâmes à la porte de la maison de mon professeur. Monsieur Loup vint nous ouvrir presque immédiatement, un immense sourire aux lèvres.

-    Ah, les Webber ! Bonsoir ! Entrez donc !

-    Bonsoir, Maxime ! répondit papa en lui serrant la main.

Ah ouais. Carrément. « Maxime ». A quel moment mes parents étaient-ils devenus de vrais potes avec monsieur Loup ?!

-    Bonsoir, monsieur ! lançâmes-nous en chœur.

-    Bonsoir, les enfants ! Hum… Dîtes-moi… Il n’en manque pas une ? Où est Anaïs ?

-    A la maison, répondit maman. Dans sa chambre.

-    Je vois, répliqua monsieur Loup sans s’attarder. Allez, entrez ! Vous êtes les derniers !

Nous pénétrâmes dans une grande entrée décorée avec goût. Des éclats de rire provenaient du salon et une délicieuse odeur flottait dans toute la maison. Je commençais à avoir faim. Très faim, même !

La pièce à vivre était aussi grande que la nôtre. Lorsque nous y pénétrâmes, nous découvrîmes les invités : oncle Caleb avec sa femme et leurs quatre derniers enfants, la famille Brimont, la famille Duchemin, la famille Garde, la famille Le Jouy, la famille Navarro, la très nombreuse famille Rioux et la famille Loup.

-    Eh ben ! C’est un joyeux bordel ! s’exclama papa. Impossible de savoir quel gosse est à qui, tellement il y en a !

-    Contente-toi de reconnaître et surveiller les tiens, ce sera déjà pas mal ! ria maman. Et puis ça va être l’occasion d’apprendre à connaître davantage tes nouveaux neveux et nièces !

-    Marie ! s’exclama Adélaïde en me fonçant dessus pour m’enlacer.

-    Salut cousine, répondis-je en lui rendant son câlin.

Mayeul et Louise se fondirent dans la masse d’enfants tandis que papa et maman se dirigeaient naturellement vers les adultes.

-    Alors, ton bulletin ? demanda Adé.

-    Quatorze et demi, répondis-je. Mes parents sont plutôt satisfaits. Et toi ?

-    Quinze et des brouettes. Mon père m’a un peu grondée parce que ma moyenne a baissé mais ma mère m’a quand même félicitée. Au fait, où est Ana ? demanda Adélaïde en regardant derrière moi.

Je grimaçai avant de répliquer :

-    Punie à la maison.

-    À cause de ses notes ?

-    Pas exactement… Je te raconterai.

Je n'avais aucune envie d'étaler les malheurs de ma sœur devant tout le monde. Même s’il y avait un brouhaha impressionnant, des oreilles indiscrètes pouvaient traîner et Ana m’en voudrait à mort d’avoir raconté à qui voulait bien l’entendre pourquoi elle avait été punie.

 

Adélaïde et moi rejoignîmes Enora et Joséphine Le Jouy. Elles en profitèrent pour nous présenter leurs trois autres sœurs : Camille, Albane et Eulalie, qui discutaient avec les jumeaux Garde.

-    Ah, voilà Marie ! s'exclama Killian. On commençait à croire que tes parents t'avaient privée de sortie !

-    Il s'en est fallu de peu ! mentis-je en riant.

-    Qu'est-ce que tu as encore fait ? demanda Kévan.

-    Pour une fois, je suis parfaitement innocente ! souris-je.

-    Ça, c'est suspect ! commenta Kévan.

Je croisai les bras et fis semblant de m’offusquer :

-    Je constate que ma réputation me précède !

-    Elle te suit surtout partout ! répondit Louise en nous rejoignant.

Nous rîmes, puis la conversation dériva rapidement vers la classe découverte prévue le mois suivant.

-    Moi, j'espère qu'on ira à la montagne ! déclara Joséphine.

-    Pourquoi ? demanda Kévan.

-    Parce que j'adore skier ! avoua Joséphine.

-    Moi aussi ! ajouta Adélaïde.

-    Personnellement, annonçai-je, j'aimerais surtout aller dans un endroit où l'on pourra faire la grasse mat’ !

-    Manou ! me gronda Louise. Tu ne penses vraiment qu'à dormir !

-    Ben j’ai bien l’intention de profiter des soirées entre potes, donc il va bien falloir récupérer le sommeil à un moment ou à un autre ! expliquai-je.

-    Profiter des soirées ? intervint Magda en passant son bras autour de la taille de mon frère. Tu prévois déjà de désobéir aux adultes et de faire ton propre planning ?! Ouh… J’adore l’idée !

-    On ne sait pas encore quels parents nous accompagneront mais une chose est sûre : ça va se passer exactement comme dans les colonies de vacances des années 60 ! dit Enora.

-    C’est-à-dire ? demandai-je.

-    Mes parents biologiques m’ont eue très tard, si bien qu’ils ont déjà la soixantaine, expliqua Enora. A leur époque, quand ils partaient en colonie de vacances, il y avait des fessées qui tombaient à foison pour les enfants désobéissants. Mon père s’est pris une déculottée devant toute la colo quand il avait dix ans, par une animatrice très en colère…

-    C’est choquant ! s’exclama Albane.

-    C’était choquant jusqu’à l’année dernière, précisa Magda. Maintenant, c’est la norme de frapper les enfants. Je défie n’importe quel enfant présent dans cette salle d’affirmer qu’il n’a pas reçu une seule claque depuis son arrivée en famille d’accueil !

-    Moi, intervins-je.

Tout le monde se mit à rire.

-    Je suis vexée, dis-je. J’aurais au moins pensé qu’un ou deux d’entre vous me croiraient !

-    Notre frère, Younès, intervint Kévan. Il n’a pas pris une seule claque depuis le début de la réforme !

-    En même temps, on n’a jamais vu un gosse aussi modèle ! ajouta Killian. Même Louise ne lui arrive pas à la cheville !

-    En tout cas, si vous avez l’intention de foutre le bordel pendant la classe découverte, ce sera sans moi ! annonça ma sœur avant de se faire huer par tout le groupe.

 

Quelques minutes plus tard, madame Loup nous proposa de passer à table. Pour l’occasion, la grande salle à manger avait été réaménagée en plusieurs tables, disposées de manière à permettre aux invités de discuter facilement. Forcément, les adultes s'installèrent ensemble tandis que nous prîmes place à une table réservée aux enfants.

J’avais désormais moins de mal à me considérer à nouveau comme une enfant. Après tout, je le serais pendant encore six longues années, il fallait que je m’y habitue !

Je m'assis entre Adélaïde et Enora, en face des jumeaux Garde. Louise prit place à côté de Joséphine, tandis que Mayeul rejoignit Nicolas et bien évidemment sa douce Magdalena.

Tandis que des plateaux de petits fours circulaient entre les invités, je m'emparai d'un feuilleté au fromage. Devant le goût absolument délicieux de ce feuilleté, j’en attrapai un deuxième. Louise me sourit, contente de me voir manger sans appréhension ni caprice.

-    Vas-y quand même doucement, Manou ! me chuchota-t-elle. Il y a un dîner après, et papa et maman vont forcément surveiller que tu manges assez !

-    Je sais… soupirai-je.

-    Alors ne mange pas tous les feuilletés au fromage que tu trouveras ! insista-t-elle.

-    Je fais juste une étude comparative, rétorquai-je.

-    Une étude comparative ? répéta Adélaïde.

-    Oui, dis-je. Je vérifie si le deuxième est aussi bon que le premier.

-    Et alors ? s’enquit ma cousine.

-    Il l'est, affirmai-je. Je vais devoir en goûter un troisième pour confirmer mes résultats !

Louise soupira en secouant la tête.

L'apéritif se déroula dans une ambiance particulièrement joyeuse jusqu'à ce que la terrible madame Le Jouy demande à ses cinq filles (qu’elle élève seule !) de lui apporter leurs verres vides.

-    Elles ne peuvent pas se servir seules ? interrogea madame Loup.

Mireille Le Jouy sembla offusquée de la question de madame Loup, se demandant sûrement de quoi elle se mêlait. Puis, elle répondit sèchement :

-    Si elles se servent seules, mes filles abusent du sucre. Elles savent qu’en dehors de la maison, elles n’ont droit qu’à deux verres de soda chacune !

La maîtresse de maison hocha la tête tandis que les cinq filles Le Jouy apportaient leurs verres à leur mère.

J’étais bien contente de ne pas être une fille Le Jouy. Mireille Le Jouy était plutôt « vieille école », forçant ses filles à s’habiller « convenablement » c’est-à-dire comme dans les années 50. Les pauvres !

En passant derrière l’une de ses sœurs, Joséphine remarqua un glaçon tombé sur la table. Je la vis le ramasser puis sourire.

-    Jo’, ne fais pas ça ! lui murmurai-je en jetant un coup d’œil à madame Le Jouy, en train de remplir le verre d’Albane.

Trop tard. Joséphine glissa discrètement le glaçon dans le dos d'Eulalie (sa sœur biologique en plus d’être sa sœur d’accueil), par l'encolure de son chemisier.

Eulalie poussa un cri strident et se redressa brusquement. Son coude heurta le verre de jus de fruits posé devant elle : le verre bascula et son contenu se renversa sur la nappe. Oh merde ! Tous les regards se tournèrent vers Joséphine qui éclata de rire en voyant le visage furieux de sa sœur. .

-    Joséphine Elisabeth Le Jouy ! tonna sa mère.

Ah tiens, madame Le Jouy aussi prononçait le nom complet de ses enfants lorsqu’elle était fâchée. C’était sans doute un truc de parents. Cependant, le sourire de ma camarade disparut immédiatement.

-    Oui, maman ? demanda Joséphine avec appréhension.

-    Viens ici ! ordonna la mère.

Joséphine s'approcha avec hésitation.

-    Qu'est-ce qui t'a pris de faire une chose pareille à ta sœur ?! gronda Mireille.

-    C'était pour rire… se justifia Joséphine.

-    Pour rire ?! Tu trouves amusant de lui mettre un glaçon dans le dos devant tout le monde ?! Regarde le résultat !

-    Mais maman…

-    Silence ! Tu aurais pu la faire tomber ou lui faire renverser son verre sur quelqu'un !

Eulalie, qui venait enfin de récupérer le glaçon, lança à sa sœur un regard assassin.

-    Punaise, il était glacé !

—    C'est généralement le principe d'un glaçon, commentai-je à voix basse.

Louise m'écrasa immédiatement le pied.

-    Joséphine, poursuivit madame Le Jouy, je t'ai déjà demandé plusieurs fois de cesser tes plaisanteries de mauvais goût ! Apparemment, tu n'as toujours pas compris !

-    Je suis désolée, maman…

-    Tu vas l'être davantage dans un instant !

Oh là. Je connaissais cette phrase ; et je connaissais surtout ses conséquences !

Madame Le Jouy entraîna sa fille à l'écart de la table, près de l'entrée de la salle à manger.

-    Tu vas recevoir une bonne fessée pour cette mauvaise plaisanterie et pour avoir désobéi à mes avertissements !

Joséphine devint écarlate puis supplia :

-    Maman ! Je vous en prie ! Pas devant tout le monde !

-    Tu as fait ta bêtise devant tout le monde, ma fille ! Tu assumes, maintenant !

Passé le choc de découvrir que les filles Le Jouy vouvoyaient leur mère, je vis Joséphine être basculée sur les genoux de l’ancienne militaire en deux temps, trois mouvements. Sa jupe fut relevée, sa culotte baissée, et sa mère lui administra une fessée déculottée. Ma camarade protesta vainement, puis se mit à pleurer. Mireille ne s’arrêta pas avant que le derrière de sa fille soit écarlate, ce qui ne prit heureusement pas longtemps vu les bonnes claques que recevait ma copine.

Un silence régna dans la pièce : la cinquantaine de personnes présente se tut, observant avec plus ou moins de gêne la scène qui se déroulait.

Lorsque sa mère la relâcha, Joséphine se rajusta précipitamment, le visage rouge de honte.

-    Tu vas immédiatement présenter tes excuses à ta sœur ! ordonna madame Le Jouy.

-    Pardon, Lalie, sanglota Joséphine.

-    C'est bon, répondit Eulalie, visiblement compatissante.

-    Et tu vas te tenir correctement pour le reste de la soirée ! gronda Mireille.

-    Oui maman…

-    Tu peux disposer, annonça la mère de famille.

Joséphine quitta la salle à manger. Je la suivis quelques instants plus tard et la retrouvai dans le couloir, près de la salle de bain.

-    Ça va ? demandai-je.

Elle essuyait ses joues avec un mouchoir.

-    Oui…

-    Tu es sûre ?

-    Oui. J'ai surtout honte. Je ne sais pas comment je vais affronter toutes ces personnes dans la salle à manger…

-    Je comprends. Mais tu peux au moins compter sur la compassion de tous les enfants présents !

Elle me regarda :

-    Tes parents t'ont déjà punie en public ?

Je faillis éclater de rire ; pas parce que sa question était amusante mais parce que la réponse me semblait tellement évidente !

-    Jo’, mes parents m'ont déjà punie dans tellement d'endroits différents que je pourrais écrire un guide touristique !

Elle pouffa malgré ses larmes.

-    Sérieusement ?

-    Très sérieusement !

-    Tu n'as jamais honte ?

-    Si ! Évidemment ! Mais bon, je finis toujours par m'en remettre.

Joséphine soupira.

-    Je voulais juste faire rire ma sœur…

-    Je sais, dis-je. Mais elle n'a pas trouvé ça drôle. Et puis, entre nous, tu aurais pu choisir une blague moins risquée.

-    Comme quoi ?

Je réfléchis.

-    Je ne sais pas… Lui coller un poisson d'avril dans le dos ?

-    On est en mars, Marie !

-    Eh bien, tu aurais eu un mois d'avance !

Joséphine éclata de rire.

 

Nous retournâmes ensemble dans la salle à manger. Joséphine rougit de honte quelques minutes puis retrouva rapidement son état naturel. Le dîner commença peu après.

Madame Loup avait préparé une entrée composée de légumes et d'une petite préparation au fromage. Je regardai mon assiette avec méfiance. Il y avait des choses vertes, des choses oranges, et une sauce blanche dont je préférais ignorer la composition.

-    Marie ? me demanda Louise.

—    Oui ?

—    Pourquoi tu regardes ton assiette comme ça ?

—    J'essaie d'identifier les différentes espèces végétales qui s'y trouvent.

—    Ce sont des légumes !

—    Merci, Sherlock !

Enora me demanda :

—    Tu n'aimes pas les légumes ?

—    Si ! Mais pas tous !

—    C'est une entrée aux légumes rôtis et au fromage de chèvre, expliqua madame Loup en passant près de notre table.

Ah. Le fromage de chèvre. Je détestais le fromage de chèvre.

—    Ça a l'air très bon, mentis-je poliment.

—    Marie ! me chuchota Louise.

—    Quoi ?

—    Tu fais une tête épouvantable !

Je pris une minuscule bouchée. Mâchai. Avalai. Puis bus immédiatement une gorgée d'eau.

—    Alors ? demanda Adélaïde.

—    Eh bien… Je crois que je préfère les petits fours.

—    Tu es difficile ! commenta Enora.

—    Non, j'ai simplement un palais exigeant !

Je mangeai tout de même quelques légumes, laissant discrètement une partie du fromage sur le bord de mon assiette. Malheureusement, maman avait l'œil et ce, même à plusieurs mètres de distance.

—    Marie, me lança-t-elle, tu as goûté ?

—    Oui, maman !

—    Et ?

—    C'est… original !

Papa éclata de rire. Il se leva et prit mon assiette pour en terminer le contenu.

-    Au moins, tu as mangé les légumes, c’est déjà ça ! me dit Michael.

 

Le plat principal fut heureusement beaucoup plus à mon goût. Il s'agissait d'une viande accompagnée de pommes de terre et de légumes. Je mangeai avec enthousiasme, tout en discutant avec mes camarades.

-    Alors, Marie, demanda Killian, tu comptes vraiment travailler deux heures par jour maintenant ? Mayeul nous a dit que monsieur Loup vous l’avait demandé !

-    Je n'ai pas le choix ! me lamentai-je.

-    Ça va être terrible pour toi ! commenta Kévan.

-    Je sais ! me plaignis-je. Je suis une victime !

-    Une victime qui a quatorze et demi de moyenne sans travailler, fit remarquer Louise.

-    Tu as vraiment envie d'intégrer l'ENS ? demanda Killian.

-    Oui, admis-je, mais apparemment, il faut travailler pour y entrer.

-    Quelle découverte ! ironisa Camille.

-    Je sais, dis-je. C'est scandaleux.

-    Tu pourrais pourtant y arriver, Marie, intervint mon frère. Monsieur Loup dit que tu es très douée.

Je souris.

-    Merci.

-    Et puis, ajouta Joséphine, si tu travailles avec Louise, tu progresseras sûrement très vite !

-    C'est ce que mes parents pensent aussi, soupirai-je.

-    Alors il faut essayer !

J’hochai la tête. Finalement, tout le monde semblait décidé à me faire travailler, même mes amis ! Quelle trahison collective !

 

Après le plat principal, madame Loup proposa aux invités de se servir au buffet de fromages et de petits amuse-bouche avant le dessert. Je me levai pour aller chercher un verre d'eau et croisai tante Justine. Elle tenait une assiette contenant plusieurs morceaux de fromage et quelques petits fours.

-    Alors, Marie, comment s'est passé ton entretien avec monsieur Loup ? me demanda-t-elle.

-    Très bien, merci.

-    Vraiment ?

Je n'aimais pas son ton.

-    Oui, vraiment, insistai-je.

-    Pourtant, j'ai entendu dire que tu n'avais que quatorze et demi de moyenne.

Je me raidis.

-    J'ai gagné trois points depuis le mois dernier.

-    Certes. Mais cela reste assez médiocre pour une jeune fille qui prétend vouloir intégrer l'École normale supérieure.

Je serrai les dents.

-    Monsieur Loup a dit que j'avais beaucoup progressé.

-    Il a également dit que tu ne travaillais pas suffisamment, si j'ai bien compris.

Comment diable savait-elle tout cela ?! Mes parents avaient-ils raconté l’entretien à toute la famille ?

-    Je vais travailler davantage, répondis-je sèchement.

-    Je l'espère. Parce qu'à ton âge, il serait temps de faire preuve d'un peu de maturité.

Je sentis la colère monter.

-    Merci du conseil, tante Justine.

Je voulus passer à côté d'elle mais elle poursuivit :

-    Tu sais, Marie, je trouve que Michael et Scarlett sont beaucoup trop indulgents avec toi.

Je m'arrêtai.

-    Pardon ?!

-    Ils te félicitent pour une moyenne qui reste franchement médiocre, ils te promettent un voyage si tu daignes travailler un peu plus… À mon avis, ils devraient surtout se montrer beaucoup plus fermes !

Je sentis mes joues chauffer.

-    Mes parents savent très bien ce qu'ils font !

-    Vraiment ? Pourtant, je trouve qu’ils sont laxistes ! Océane a reçu une bonne fessée tout à l’heure pour nous avoir ramené la même moyenne que toi !

Je la regardai avec stupéfaction.

-    La façon dont mes parents s’occupent de moi ne te regarde pas !

Justine fronça les sourcils.

—    Tu pourrais au moins avoir la décence de reconnaître que tes parents font énormément d'efforts pour toi !

—    Mais je le reconnais !

—    Alors pourquoi passes-tu ton temps à leur répondre et à leur compliquer la vie ?

Je pris une grande inspiration. Ne pas répondre. Ne pas répondre. Ne surtout pas répondre ! J'avais réussi à passer toute la journée sans me faire punir, ce n'était pas le moment de gâcher mes efforts !!

-    Excuse-moi, dis-je finalement. Je vais rejoindre mes amis.

Mais Justine ne semblait pas décidée à me laisser partir.

-    Tu sais, Marie, je me demande parfois comment Michael et Scarlett font pour supporter ton comportement.

Je me retournai brusquement. Elle venait d’appuyer sur le bouton rouge !

-    Qu'est-ce que tu veux dire ?! me fâchai-je.

-    Je veux dire qu'ils t'accueillent chez eux, qu'ils te traitent comme leur fille, et que tu leur rends bien mal leur affection !

Je sentis mon cœur se serrer.

—    C'est faux !

—    Tu es constamment insolente, tu contestes toutes les règles et tu ne sembles jamais satisfaite de ce qu'on fait pour toi ! Même chez moi, tu te permets de faire des tiennes !

—    Mais tu ne sais rien de ce qui se passe chez nous !

—    J'en sais suffisamment, figure-toi !

Je commençais à trembler de colère.

—    Tu n’as pas le droit de parler de moi comme ça !

—    Je te demande pardon ?!

—    Tu m’as très bien entendue !

Justine ouvrit de grands yeux.

—    Tu es décidément une jeune fille particulièrement mal élevée !

Cette fois, ce fut trop.

-    Va te faire foutre !! hurlai-je.

Tout le monde se tut et se tourna vers la scène. Papa se leva et marcha en ma direction. Justine me lança un regard glacial.

-    Excuse-toi immédiatement ! exigea-t-elle.

-    Arrête de m'insulter et on verra après !

-    Je ne t'insulte pas, je constate simplement ton manque d'éducation !

Je sentis les larmes me monter aux yeux. Ce n'était pas tant qu'elle me reproche mon comportement, ça, j'avais l'habitude ; mais qu'elle prétende que je ne méritais pas tout ce que Michael et Scarlett faisaient pour moi… Cela me faisait profondément mal.

—    Tu n'as pas à juger mes parents ! lançai-je.

—    Et toi, tu n'as pas à me parler ainsi !

Elle se rapprocha de moi.

—    Michael vient. Je vais immédiatement lui raconter comment tu te comportes !

—    Fais donc !

—    Et cesse de me regarder avec cet air insolent !

Je voulus m'éloigner mais elle se plaça devant moi.

—    Laisse-moi passer !

—    Tu vas commencer par me présenter tes excuses !

—    Je n'ai rien à me faire pardonner !

—    Marie ! me gronda mon père qui arrivait bientôt à ma hauteur, tandis que Justine m’attrapait le bras.

Je réagis sans réfléchir.

-    Lâche-moi !! criai-je en la repoussant violemment des deux mains.

Justine recula de plusieurs pas, perdit l'équilibre et tomba lourdement sur les fesses. Son assiette lui échappa et son contenu se renversa intégralement sur elle. Un morceau de fromage atterrit sur son chemisier, deux petits fours roulèrent sur ses genoux ; quant à la sauce qui accompagnait son assiette… Eh bien, elle venait de décorer son pantalon ! Je restai pétrifiée. Oh. Mon. Dieu. Le silence perdura dans la salle à manger. Tous les regards étaient tournés vers nous. Justine, assise par terre, me contemplait avec une expression mêlant stupéfaction et colère.

Michael arriva près de nous et regarda Justine, toujours assise par terre.

—    Justine, est-ce que tu t'es fait mal ?

—    Je crois surtout que je vais avoir un énorme bleu ! répondit-elle, furieuse. Ta fille m'a agressée !

—    Je n'ai pas voulu la faire tomber ! protestai-je.

Papa aida Justine à se relever avant de lui dire :

-    Je suis désolé. Scarlett va t'aider à te nettoyer.

Maman s'approcha :

-    Viens, Justine. Je vais te trouver de quoi arranger ça.

Puis, elle se tourna vers moi. Son regard était sévère. Je déglutis. Mon père attrapa mon bras, me fit légèrement pivoter et m'administra cinq claques puissantes sur ma jupe. Je sentis mes joues s'embraser de honte ! Je devais ressentir ce que Joséphine avait ressenti une heure plus tôt !

—    Viens avec moi ! ordonna Michael en me conduisant hors de la salle à manger.

Je n'osai même pas regarder mes copains : j'avais envie de disparaître sous terre.

Papa demanda à monsieur Loup s'il pouvait utiliser une pièce tranquille pour discuter avec moi, et mon professeur nous indiqua un petit bureau. Michael referma la porte derrière nous. Je restai debout, face à mon père, les yeux baissés. Il me regarda longuement.

—    Marie, explique-moi ce qui vient de se passer.

Je reniflai, les larmes coulant sur mes joues.

—    Tante Justine m'a cherchée…

—    Comment ça ?

—    Elle a commencé à critiquer mon bulletin. Elle a dit que quatorze et demi, c'était médiocre. Ensuite, elle m'a reproché de ne pas travailler assez. Et puis elle a dit que j'étais mal élevée !

Papa soupira.

—    Et c'est pour cela que tu l'as poussée ?

—    Elle ne voulait pas me laisser passer ! Elle continuait à me parler, et elle a voulu m'attraper le bras !

—    Marie, regarde-moi.

Je relevai les yeux.

—    Tu comprends que tu aurais pu la blesser sérieusement ?

—    Oui…

—    Elle aurait pu tomber sur un meuble, se cogner la tête ou se faire très mal. Tu as eu de la chance qu'elle ne se soit pas blessée davantage.

—    Je sais, papa…

—    Je suis déçu de ton comportement !

Aïe. Cette phrase me fit presque plus mal que les cinq claques !

—    Mais elle m'a vraiment insultée ! protestai-je.

—    Je t'ai entendue. Et nous allons aussi parler de ce qu'elle t'a dit. Mais d'abord, tu vas assumer les conséquences de ton geste.

Oh non. Papa tira une chaise et s'assit.

—    Viens ici, Marie.

Je compris immédiatement ce qui m'attendait.

—    Papa, s'il te plaît… !!

—    Marie, je ne négocierai pas. Tu viens immédiatement.

Je m'approchai en pleurant. Michael m'installa sur ses genoux et me donna une nouvelle fessée sur ma jupe. Je pouvais m’estimer heureuse de ne recevoir « qu’ » une vingtaine de claques sur ma jupe ! Lorsqu'il me relâcha, je me redressai précipitamment.

—    Tu vas maintenant m'écouter très attentivement, annonça-t-il.

Je hochai la tête.

—    Je ne tolérerai jamais que l'un de mes enfants manque de respect à un adulte. Jamais ! Tu comprends ?

—    Oui, papa…

—    Tu aurais pu blesser Justine. Et ce n'est pas parce qu'elle t'a contrariée que tu avais le droit de la pousser !

—    Je sais…

—    Si tu te retrouves à nouveau dans ce genre de situation, tu viens nous chercher.

—    Oui, papa.

Il me regarda quelques secondes.

—    Maintenant, raconte-moi précisément ce qu'elle t'a dit.

Je pris une grande inspiration et narrai tout dans les moindres détails. Les paroles de Justine m’avaient tellement blessée que ma mémoire avait emmagasiné chaque mot. A la fin de mon récit, Michael fronça les sourcils puis resta silencieux. Je finis par ajouter :

—    Je sais que je fais des bêtises, papa ! Je sais que je suis souvent insolente ! Mais je vous aime tellement, maman et toi ! Je ne veux pas que vous pensiez que je ne suis pas reconnaissante !

Michael m'attira immédiatement contre lui.

—    Oh, ma princesse…

Je me blottis dans ses bras.

—    Je vous aime, maman et toi !

—    Je sais, ma puce. Je le sais parfaitement.

Il m'embrassa tendrement sur le front.

—    Ta mère et moi n'avons jamais douté de ton affection pour nous. Tu nous le montres tous les jours !

—    Vraiment ?

—    Bien sûr ! Tu es affectueuse, généreuse et pleine de vie ! Tu as aussi un sacré caractère, et parfois tu nous donnes du fil à retordre ! Mais cela ne change absolument rien à l'amour que nous te portons.

Je souris faiblement.

—    Merci, papa…

—    Et je ne suis pas d'accord avec les propos de Justine. Tu as fait de très beaux progrès scolaires ce mois-ci, et nous avons toutes les raisons d'être fiers de toi.

—    Alors pourquoi elle a dit tout ça ?

—    Je ne sais pas, ma puce. Mais je vais en discuter avec oncle Caleb.

Je relevai la tête.

—    Avec oncle Caleb ?

—    Oui. Je pense qu'il est temps qu'il demande à sa femme de se calmer et de laisser mes enfants tranquille !

—    Merci…

—    En revanche, poursuivit papa, cela ne change rien à la gravité de ton geste. Tu as eu tort de la pousser, et je veux que tu me promettes de ne plus jamais recommencer !

—    Je te le promets !

—    Bien. Tu peux retourner auprès des autres. Je t'aime, ma princesse.

—    Moi aussi, je t'aime !

 

Lorsque nous revînmes dans le salon, papa me demanda de rejoindre mes camarades.

—    Je vais parler quelques minutes avec Caleb, m'annonça-t-il.

Je hochai la tête puis retournai auprès de mes amis. Adélaïde fut la première à m'interroger :

—    Ça va, Marie ?

—    Oui…

—    Tu es sûre ?

—    Oui. Je m’en suis bien tirée !

—    Franchement, ma mère a été odieuse avec toi ! murmura ma cousine. Je la déteste ! Elle est hyper sévère avec nous et on ne peut pas lui faire confiance. Heureusement que mon père est là ! Il est le seul sur lequel nous pouvons vraiment compter !

-    C’est clair ! dit Océane. C’est comme si Caleb venait du Paradis, et Justine de l’Enfer !

—    Mais tu n'aurais quand même pas dû la pousser, me dit Louise.

Je soupirai.

—    Je sais, Loulou ! Papa vient de me faire un discours de quinze minutes sur le sujet ! En plus de m’avoir donné une fessée ! J’ai compris !

—    Alors je n'en rajoute pas.

—    Merci !

Joséphine me donna un petit coup de coude avant de dire :

—    Au moins, je ne suis plus la seule à avoir reçu une fessée ce soir, même si j’aurais aimé que ma mère ait la même décence que ton père et m’emmène dans une autre pièce !

—    On devrait créer un club ! annonçai-je pour rire.

—    Le club des punies du jeudi ! proposa Enora.

—    Avec cotisation annuelle ? demanda Killian.

—    Non ! répondis-je. Avec distribution gratuite de coussins !

Tout le monde éclata de rire et je me sentis immédiatement mieux.

 

Pour le dessert, madame Loup avait préparé une magnifique tarte aux fruits accompagnée de petits gâteaux. Enfin quelque chose que j'aimais sans réserve !

 

A la fin du repas, Magda proposa :

—    On fait un jeu ?

—    Quel genre de jeu ? demandai-je.

—    Un jeu de questions !

—    Sur les cours ? demanda Killian, horrifié.

—    Non, sur nous !

—    Ah ! Dans ce cas, je suis partant !

Joséphine réfléchit quelques secondes.

—    D'accord. Chacun doit dire ce qu'il aimerait faire dans dix ans.

—    Facile ! répondit Louise. J'aimerais avoir terminé mes études et travailler dans la recherche littéraire.

—    Tu veux devenir prof ? demanda Nicolas.

—    Peut-être. Ou chercheuse. Je ne sais pas encore exactement.

—    Et toi, Marie ? demanda Enora.

Je pris le temps de réfléchir.

—    J'aimerais avoir mon doctorat. Et peut-être enseigner à l'université. Mais j'aimerais surtout être indépendante.

—    Indépendante de quoi ? demanda Raphaël.

—    De tout ! De mes parents, de l'école, des horaires de coucher, des règlements…

—    Et des devoirs ? ajouta Killian.

—    Surtout des devoirs !

Tout le monde éclata de rire.

—    Tu sais qu'en devenant enseignante, tu devras corriger ceux des autres ? me fit remarquer Joséphine.

Je me figeai.

—    Ah.

Un silence.

—    Je vais peut-être revoir mon projet professionnel ! réagis-je en souriant.

—    Moi, annonça Mayeul, j'aimerais travailler dans un domaine qui me passionne, gagner correctement ma vie et avoir une maison.

—    Et une console de jeux ! ajouta Nicolas.

—    Évidemment !

—    Et toi, Adé ? demanda Enora.

Ma cousine réfléchit.

—    J'aimerais voyager. Beaucoup voyager ! Découvrir le monde, rencontrer des gens, apprendre plusieurs langues…

—    Tu pourrais devenir journaliste ! proposa Joséphine.

—    Pourquoi pas ?

—    Moi, intervint Killian, j'aimerais être riche.

—    Quelle ambition ! commenta Louise.

—    Très riche ! précisa-t-il.

—    Et moi, ajouta Kévan, j'aimerais être encore plus riche que lui !

—    Impossible !

—    On parie ?

Les deux frères commencèrent à se chamailler. Le ton monta jusqu’à ce qu’ils se prennent une soufflante par leur mère, accompagné d’une menace d’un aller simple au coin. Les jumeaux se calmèrent rapidement !

 

Vers vingt-deux heures, papa consulta sa montre.

—    Les enfants, nous allons bientôt rentrer.

—    Déjà ? protestai-je.

—    Il est vingt-deux heures, Marie.

—    Mais demain, nous n'avons pas cours !

—    Je sais, ma chérie. Cela ne signifie pas que nous allons passer la nuit ici.

—    On pourrait pourtant ! proposa Killian.

—    Je doute que monsieur et madame Loup apprécient de retrouver plein étudiants dans leur salon demain matin, commenta Louise.

—    Ça dépend, répondit notre professeur. Si vous faîtes la vaisselle et rangez la maison, je peux éventuellement y réfléchir !

—    Finalement, je préfère rentrer ! déclarai-je devant les mines amusées de mes parents.

 

Avant notre départ, je cherchai tante Justine du regard. Elle discutait avec Scarlett et Caleb près de l'entrée. Je m'approchai.

—    Tante Justine ?

Elle se retourna.

—    Oui, Marie ?

Je pris une grande inspiration.

—    Je voulais m'excuser de t’avoir poussée. Je n'aurais jamais dû faire ça. Je suis vraiment désolée de t’avoir fait tomber et d'avoir renversé ton assiette.

Justine me regarda quelques instants.

—    J'espère que tu as compris la leçon !

—    Oui.

Puis, après une seconde d'hésitation, j'ajoutai :

—    Mais je voudrais aussi te dire que ça m'a fait beaucoup de peine quand tu as dit que j'étais mal élevée.

Caleb intervint :

    —     Justine, il me semble que toi aussi tu as des excuses à faire !

    —     Comment ça ? 

    —     Justine… s’impatienta mon oncle.

   —    Bon… Je reconnais que j'ai peut-être été un peu sévère dans mes propos.

Un peu ? C'était le moins qu'on puisse dire !

-    Mais encore ?! insista Caleb.

-    Je suis désolée de t'avoir blessée, Marie, ajouta-t-elle.

Je souris timidement.

—    Merci, tante Justine.

Bon, l'incident était clos. Enfin, je l'espérais !

 

Dans la voiture, l'ambiance était beaucoup plus détendue que je ne l'aurais imaginé. Mayeul racontait à papa sa conversation avec Nicolas et Raphaël. Louise parlait avec enthousiasme de la classe découverte, tandis que maman semblait ravie de sa soirée. Soudain, Mayeul me dit :

—    En tout cas, Marie, tu as réussi à faire un truc incroyable ce soir.

Je tournai la tête vers lui.

—    Quoi ?

—   Tu as réussi à renverser tante Justine sans même toucher à son assiette !

Je le regardai avec stupéfaction, puis j'éclatai de rire. Louise se mit à rire à son tour, puis papa et maman nous imitèrent.

 

Quelle soirée ! Entre la fessée de Joséphine, mon altercation avec Justine, les plaisanteries des jumeaux Garde et les délicieux desserts de madame Loup, je n'étais pas près de l'oublier ! Il ne me restait plus qu'à retrouver Ana et à lui raconter tout cela. Enfin… Peut-être pas immédiatement. Ma pauvre sœur avait déjà passé une journée suffisamment difficile ! Je décidai que, dès le lendemain, je lui proposerais de passer un moment ensemble. Après tout, même si nous étions parfois de véritables pestes, nous étions aussi une famille ; et c'était bien ce qui comptait le plus !

 

À suivre…

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