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Journal d'une étudiante accueillie. - Chapitre 104

 


Mardi 28 janvier 2020

 

               Nous commençâmes la journée par la littérature française et un savon monumental de Sœur Anne de Dieu qui déplora la moyenne catastrophique de la classe lors de l’évaluation surprise d’hier.

-    C’est inadmissible de ne pas avoir commencé la lecture de vos œuvres, jeunes filles ! Inadmissible ! Sachez que j’ai personnellement appelé les parents de chaque élève ayant eu en-dessous de 10/20 ! Si vous ne validez pas ce semestre, il en va de ma responsabilité, jeunes filles ! C’est sur mes épaules que repose le poids des statistiques ! Si ces dernières ne sont pas bonnes, l’établissement aura des comptes à rendre ! Vous avez donc tout intérêt à vous mettre au travail !

-    Et moi qui croyais que vous travailliez pour notre réussite ! intervint Marylou, outrée. En fait, vous ne travaillez que pour vos statistiques !

-    Votre insolence vous fait descendre dans le rouge, mademoiselle Chapeau ! rétorqua Sœur Anne de Dieu en joignant le geste à la parole. Je vous annonce à toutes que je ferai une interro tous les mardis matin pour m’assurer de l’avancée de votre lecture !

Bon, c’était vraiment la catastrophe. Si Sœur Anne de Dieu avait réellement appelé mes parents (en l’occurrence ma mère, puisque Michael ne devait pas être très disponible), cela expliquait le pétage de câble de Scarlett au téléphone hier soir !

Il fallait que je me reprenne, et vite !

 

       Je fus sage comme une image toute la matinée, travaillant de la façon la plus studieuse possible. Ce n’était pas du tout le moment de me faire remarquer. Monsieur Duchemin n’y était pas allé de main morte – même si, je devais le reconnaître, il n’était pas plus sévère que mes parents ! – et je sentais bien les conséquences de mes manquements chaque fois que je prenais place sur une chaise.

 

       Heureusement, le reste de la journée de classe se déroula sans encombre.

 

       Lorsque Nicolas vint nous chercher Magda et moi, il me fallut une longue minute pour dire au revoir à Louise : c’était vraiment compliqué pour moi de ne pas être tout le temps collée à elle. Néanmoins, cette séparation temporaire avait du bon : je me rendais compte ô combien j’aimais Louise ; et ô combien je m’étais attachée à Mayeul qui me manquait lui aussi.

 

-    J’ai envie d’aller me baigner, me dit soudain Magda après le goûter. Ça te dit qu’on aille dans la piscine ?

-    On a des devoirs pour jeudi, Magda ! rappelai-je.

-    On les fera demain, dit-elle.

-    Et il faut qu’on lise nos livres !

-    On les lira ce soir ! dit mon amie.

-    Non, ton père veut qu’on travaille jusqu’à ce qu’il rentre !

-    Aller, Marie, viens te baigner avec moi ! me pria-t-elle.

-    Je ne te comprends pas ! avouai-je avec une bonne dose de reproche dans la voix. Tu t’es prise trois raclées en quarante-huit heures et tu n’as toujours pas envie d’obéir à ton père ?!

-    Toi aussi tu en as pris trois en quarante-huit heures, et tu n’es pas morte !

-    Alors déjà, j’en ai pris deux, rétorquai-je, piquée au vif ; Et elles ne comprenaient ni le martinet, ni la ceinture ! Et puis je ne suis pas encore morte, parce que quand mes parents vont rentrer samedi…

-    Justement, profite de tes derniers jours de vie !

-    Magda, sérieusement, tes fesses ne te font pas un mal de chien ?! Tu ne te dis pas que tu devrais arrêter tes conneries avant que ton père se fâche à nouveau ?!

-    J’ai l’habitude d’avoir mal aux fesses, répondit-elle. Aller, viens avec moi, Marie ! En plus, j’ai dit que j’allais faire tes devoirs cette semaine !

-    Cet accord est caduc ! Si mes parents apprennent que je n’ai pas fait moi-même mes devoirs, je ne veux même pas imaginer ce qui se passera !

-    Mais pourquoi as-tu peur d’eux, comme ça ? s’enquit Magda. Tu ne vas pas mourir à prendre une fessée tous les jours ! J’en ai pris plein depuis que je suis née et je suis toujours là devant toi !

-    Ne me dis pas que ça ne te fait pas peur ! dis-je. Je t’ai entendue prier ton père pas plus tard qu’hier ! Tu essaies de faire la meuf forte mais en vrai, tu es exactement comme moi ! Tu crains que ton père te frappe ! Alors pourquoi tu le provoques ?!

-    C’est ma façon de niquer le système ! répondit Magda avec véhémence. J’emmerde ce pays et sa putain de réforme, ok ? Donc je ferai tout ce qu’il faudra pour leur mettre des bâtons dans les roues !

-    Donc pour mettre ton plan à exécution, tu prévois d’avoir les fesses violettes jusqu’à la fin de tes études ? questionnai-je.

-    S’il le faut ! J'y suis habituée depuis cinq mois et je ne le vis pas si mal que ça…

Ne tenant plus, il fallait que je la mette face à ses propos. Je lançai alors :

-    Si tu ne le vis pas si mal, pourquoi est-ce que tu as raconté à tout le monde à l’école que ton père te battait de façon abusive alors que c’est faux ?!

-    Tu ne le trouves pas abusif, toi ?!

-    Non. Il a même un fonctionnement proche de celui de mes parents…

-    Tu as de la merde dans les yeux, alors ! cracha Magda.

-    Bon, écoute, va dans ta piscine là ! Va nager un peu, ça va te détendre ! En attendant, moi, je vais faire mes devoirs et lire mon livre !

-    Trouillarde !

-    Oui, j’ai la trouille, oui ! confiai-je. Et je l’assume parfaitement ! Tu as très bien entendu ma mère hier au téléphone ; et moi ce n’est pas UN parent que je dois gérer, mais DEUX ! Il est déjà arrivé qu’ils me donnent une fessée chacun pour la même bêtise ! Et puisque je suis une fille indigne qui fait des conneries pendant que son père est en train d’enterrer son père, je pense que j’ai fait assez de dégâts comme ça pour me tenir tranquille tout le reste de la semaine ! Je vais déjà prendre la fessée de ma vie samedi, inutile d’en rajouter !

-    Va te faire foutre, dans ce cas ! aboya Magda en sortant de la pièce, direction la piscine.

Je ne répondis pas, cela ne servait strictement à rien. Je soupirai et m’installai dans la salle à manger pour commencer mes devoirs.

-    Ne t’inquiète pas, vint me dire Bénédicte, la cuisinière qui ne m’avait pas adressé la parole jusqu’alors. Si Magdalena veut s’attirer des ennuis, qu’elle le fasse. Moi, je suis bien d’accord avec toi, ma grande.

-    Merci madame, répondis-je poliment.

-    Veux-tu une boisson chaude ou autre chose ?

-    Je veux bien un chocolat chaud, merci madame !

 

Dix-neuf heures, monsieur Duchemin rentra du travail et me vit en train de lire dans le canapé.

-    Bonsoir Marie. Sais-tu où est Magdalena ?

-    Dans la piscine, répondis-je.

-    Depuis quand y est-elle ?

-    Ça fait deux heures, monsieur.

Le père de famille sortit de la pièce en fulminant. Quelques minutes plus tard, nous entendîmes des claques retentir dans toute la maison. Que j’étais contente de ne pas avoir cédé, pour une fois !

 

       Après avoir dîné et m’être douchée, j’étais dans ma chambre en train de poursuivre la lecture de mon livre lorsque l’on frappa à la porte :

-    Entrez ! dis-je.

-    Marie, ce sont tes parents, m’annonça monsieur Duchemin en me tendant le téléphone.

Fébrile, je me levai de mon lit et allai prendre l’appel. Monsieur Duchemin eut la délicate attention de se retirer en fermant la porte derrière lui.

-    Allô ?

-    Bonsoir ma princesse, entendis-je.

-    Papa ! m’exclamai-je. Je suis désolée de t’avoir causé des ennuis alors que tu es en deuil…

-    Je t’aurais bien dit que ce n’est pas grave mais si je te dis ça, tu vas croire que je ne suis pas fâché.

-    Je suis vraiment désolée, papa ! répétai-je.

-    On en reparlera à notre retour, trancha-t-il. Pour l’instant, j’ai juste besoin de savoir comment tu vas. Ça se passe bien chez monsieur Duchemin ?

-    Oui, il te ressemble beaucoup.

-    Ah bon ?

-    Oui, il a un peu le même caractère que toi. C’est peut-être pour ça que vous êtes copains…

Papa ria. L’entendre rire me fit chaud au cœur. Il reprit :

-    Et mis à part ton insolence envers le Président et ton énorme mensonge sur tes devoirs, es-tu sage ? Tu respectes ton traitement ? Tu es polie avec tout le monde ?

-    Oui papa.

-    Tu en es où de ton livre ?

-    A la page cent trente.

-    Bon, c’est bien.

-    Et toi, comment vas-tu ? me renseignai-je.

-    Mieux maintenant que j’ai entendu ta petite voix de chipie, répondit mon père. La situation est très complexe. C’est très dur pour ta mère et moi d’être séparés de vous ; et c’est également très dur de devoir dire au revoir à mon père alors que nous n’étions plus en contact depuis quelques temps.

-    Papa, qu’est-ce qui s’est passé entre ton père et toi ?

-    J’aurai peut-être la force de t’en parler un jour, ma puce. Mais pour le moment, je ne suis pas prêt. Caleb et moi essayons de tourner la page…

-    Quand sont prévues les obsèques ? demandai-je.

-    Demain, répondit papa.

-    Demain ?! Déjà ?!

-    Les Etats-Unis ne sont pas différents des autres, dit Michael. A partir du moment où l’on paye, les choses vont plus vite.

-    Mais pourquoi accélérer la sépulture ? me renseignai-je.

-    Caleb et moi voulons en finir et notre mère est d’accord. Et puis, Caleb et Justine ont laissé leurs enfants d’accueil en garde, tout comme ta mère et moi. Nous ne voulons pas abuser trop longtemps de l’hospitalité des autres. De plus, vous nous manquez. Et il faut aussi que je reprenne le travail : ça me changera les idées.

-    Mais alors, vous ne rentrez pas samedi ? demandai-je.

-    Non, m’annonça papa. Finalement, les obsèques ont lieu demain à quinze heures et nous avons un avion le soir-même. Si tout va bien, nous viendrons vous chercher à l’école jeudi soir.

-    Mais pourquoi avoir dépensé autant d’argent juste pour rentrer deux jours plus tôt ? On aurait tous pu attendre !

-    Marie, je sais que cela te dérange mais l’argent n’est pas un problème pour nous. En plus, Caleb et moi allons bientôt toucher un sacré pactole avec le décès de ton grand-père…

-    Je… je préfère ne pas le savoir, répondis-je.

Si je m’étais habituée à une vie de « gosse de riche », je ne m’étais toujours pas faite à l’idée que Michael et Scarlett dépensaient sans compter alors que la plupart des gens de ce pays devaient prendre une calculatrice pour faire leurs courses en espérant que le terminal de paiement n’affiche pas « Paiement refusé » en caisse.

-    Quoiqu’il en soit, nous rentrons jeudi.

-    Mais…

Je tentai de camoufler un léger trémolo dans ma voix. Pourquoi avaient-ils avancé leur retour ?!

-    Mais quoi ? Tu ne seras pas contente de nous revoir ?

-    Si ! Bien sûr que si, papa ! Seulement…

-    Seulement, tu sais que nous sommes fâchés à cause de tes bêtises et tu n’avais pas prévu d’être punie deux jours en avance, c’est ça ?

-    Eh bien…

-    J’ai bien compris le message, me dit Michael. Effectivement, les comptes seront réglés un peu plus tôt que prévu ; mais cela ne change en rien ta punition ! Bon, il va falloir que je te laisse ma princesse, je dois encore appeler Louise et Mayeul pour leur dire qu’on rentre plus tôt ; et nous allons appeler Anaïs pour avoir de ses nouvelles. Hier, elle était privée d’appel téléphonique parce qu’elle avait fait des siennes ; j’espère qu’aujourd’hui, on pourra lui parler…

-    D’accord papa, dis-je. Bon courage pour demain !

-    Oui, c’est une sale journée qui s’annonce mais ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Bonne soirée ma chérie, ta mère et moi t’aimons très fort !

Je raccrochai et cherchai monsieur Duchemin dans tout le manoir pour lui rendre son téléphone : je finis par le trouver dans son bureau.

-    Tenez monsieur, dis-je en lui tendant l’objet. Merci de me l’avoir prêté.

-    De rien, ma grande, répondit-il.

-    Mes parents vous ont prévenu qu’ils rentraient jeudi ?

-    Oui, oui, nous avons eu le temps de nous parler avant que je te les passe. Tu vas être contente de les revoir !

-    J’ai fait des bêtises, rappelai-je en rivant mes yeux au sol.

-    Ah ça oui, tes parents ne sont pas contents et je les comprends ! Mais une fois ce très mauvais moment passé, tu seras contente de les revoir !

-    Oui, c’est sûr… Mes parents sont vraiment supers, je les aime du plus profond de mon cœur.

-    Et c’est réciproque tu peux me croire ! J’aimerais avoir avec Magda la relation que tu as avec tes parents. Malheureusement, elle semble décidée à me faire la guerre, et uniquement la guerre.

-    Elle sait que vous l’aimez, et elle vous aime en retour, c’est juste… qu’elle ne sait pas comment faire pour vous le montrer.

-    C’est gentil de me dire ça. Merci pour tes mots, Marie. Aller, il faut que je me remette au travail. Bonne soirée, Marie.

-    Bonne soirée, monsieur.

 

Les écrans étant interdits chez monsieur Duchemin, je passai ma soirée à lire dans ma chambre, ce qui me fit grandement avancer sur mon livre.

J’essayais de ne pas penser au retour prochain de mes parents pour ne pas imaginer le pire. Ce soir, j’avais moins mal aux fesses ; j’osai espérer que je n’aurais plus aucune douleur jeudi pour pouvoir encaisser au mieux la raclée que me réservaient mes parents.

 

A suivre…

Commentaires

  1. Super journée pour Marie 👍
    Elle a été exemplaire ! Elle a su résister à Magda 👍👍 et a même réconforté Mr Duchemin. 😊 on reconnaît là son grand coeur 😚
    La famille va être à nouveau réunie ... enfin presque 😪 ... J'ai toujours une pensée pour Anaïs qui vit un cauchemar injuste 🙁
    Bon peut-être Marie échappera-t-elle à la ceinture 🙏
    Hâte d'être à jeudi !!! Et j'espère qu'il n'y aura aucune bêtise d'ici là ?!


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