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Journal d'une étudiante accueillie - Chapitre 113

 


Vendredi 7 février 2020

      

       Dix-sept heures. Assa était venue nous chercher à l’école Mayeul, Louise et moi – car maman avait voulu garder Ana avec elle pour cette dernière journée de la semaine – et nous avait donné notre goûter. Nous étions en train de débarrasser nos assiettes pour la dernière fois. Nous venions de prendre notre dernier goûter dans cette maison que nous affectionnions tant.

La maison était presqu’entièrement vide. Les déménageurs avaient presque terminé le déménagement. Paillette, Toulouse et Berlioz nous attendaient déjà au manoir, tout comme maman et Ana qui étaient en train de déballer les cartons. Quant à papa, il aidait les déménageurs en faisant les derniers allers-retours.

Alors que nous lavions nos assiettes pour pouvoir les ranger dans le seul carton qu’il restait dans la cuisine, j’annonçai à mon frère et à ma sœur que j’allais devoir m’éclipser un quart d’heure ; ils devraient me couvrir auprès d’Assa.

-    Quoi ?! s’exclama Loulou. Mais où vas-tu aller ?

-    Chez le tatoueur que les Chapeau nous ont présenté, répondis-je. Il faut que je glane des infos sur le tatouage d’Ana.

-    Mais enfin, ça ne va pas Marie ?! me gronda ma sœur.

-    Ça va très bien, au contraire ! rétorquai-je, vexée.

-    Et que veux-tu qu’on raconte à Assa ? me questionna Mayeul.

-    Que je suis constipée et que je suis bloquée aux toilettes, par exemple ! proposai-je. Ou bien que je fais un dernier tour de la maison pour voir si je n’ai rien oublié, vu qu’on est là pour ça, à la base ! Je ne sais pas, moi ! Cherchez ! Avec deux cerveaux, vous trouverez bien quelque chose !

-    Oui, c’est sûr… admit mon frère. On n’a qu’à lui raconter que…

-    On ne va rien lui raconter du tout ! gronda Louise. Marie, tu restes ici ! Tu ne vas nulle part !

-    Parce que tu crois vraiment pouvoir m’interdire quelque chose ?! m’offusquai-je. Je rêve, là !

Je pris le torchon, essuyai mon assiette et la posai dans le carton. Puis, j’entrepris de sortir de la cuisine mais Louise se mit en travers de mon chemin.

-    Pousse-toi, lui ordonnai-je.

-    Non.

-    Louise ! Dégage !

-    Non !

-    Je t’ai dit de dégager !! criai-je.

-    Si tu vas voir ce tatoueur, tu vas encore attirer des ennuis à tout le monde ! me dit Louise.

-    N’importe quoi… Aller, pousse-toi de là !

-    Bien sûr que si ! insista-t-elle. Tu vas t’attirer des ennuis car tu auras désobéi aux parents, tu vas nous attirer des ennuis à Mayeul et moi car nous t’aurons couverte, et tu risques d’attirer des ennuis à papa et maman si jamais un policier te trouve seule dans la rue sans que tes parents d’accueil soient au courant ! Ça suffit les conneries, maintenant ! Tu vas mettre tout le monde en danger et c’est hors de question !!

-    Mayeul, dis quelque chose ! réagis-je. Dis à Louise qu’elle est en train de perdre la boule à être parano comme ça !

-    Je suis d’accord avec elle, dit Mayeul à mi-voix. Tu vas attirer des ennuis à tout le monde, Marie. Il vaut mieux que tu restes ici.

-    Bon, ça suffit ! explosai-je. Laissez-moi partir, maintenant ! Vous me couvrez ou vous ne me couvrez pas, c’est vous qui choisissez ! Mais je veux sauver Ana !

-    Laisse papa et maman faire leur job de parents, me dit Louise. Tu crois qu’ils n’ont pas vu le tatouage ?! Tu crois qu’ils ne mènent pas l’enquête de leur côté ?! Laisse-les faire et arrête de mettre notre famille en danger !

-    Ferme ta gueule et dégage de là, Louise !! hurlai-je. Grouille-toi sinon je vais te faire mal !

-    Bon, puisqu’il est impossible de te faire entendre raison… commença Louise.

Elle tourna son regard vers Mayeul et lui ordonna d’attraper mes mains. Mon frère hésita puis attrapa finalement mes deux poignets.

-    Qu’est-ce que tu fais ?! demandai-je à Mayeul en essayant de me libérer de son étreinte.

-    Arrête de te débattre sinon je serre plus fort, m’informa-t-il.

-    Tu me fais déjà mal ! me plaignis-je. Lâche-moi, Mayeul !

C’est alors que ma sœur dégrafa ma jupe, qui tomba au sol.

-    Tu fais quoi, là ?! criai-je. Putain, Louise, tu fais quoi ?!

-    J’utilise la seule arme que j’ai pour tenter de te faire entendre raison, me répondit-elle.

Je sentis ma culotte descendre. Paniquée, je tentai de me libérer de l’emprise de mon frère qui resserra alors sa prise autour de mes poignets.

-    Aïe ! criai-je. Putain mais laissez-moi tranquille ! Louise, tu ne vas quand même pas…

-    Te donner une fessée ? termina-t-elle. Si. J’ai l’impression que c’est le seul langage que tu comprends ! Je trouvais papa et maman sévères avec toi mais en réalité, si tu réagis tout le temps comme ça, ils n’ont pas d’autre choix…

-    Louise, arrête ! lui dis-je alors qu’elle enroulait son bras gauche autour de ma taille et que mon frère maintenait toujours mes poignets. Papa et maman m’ont détruit les fesses hier ! S’il te plaît, ne fais pas ça !

-    Pourtant, il y a quelques minutes, ça ne te dérangeait pas de t’en reprendre une de leur part du moment qu’on te laissait aller chez l'Artiste ! me rappela ma sœur.

-    Rien ne dit que je me serais fait prendre, rétorquai-je.

-    Ton assurance légendaire ! me dit ma sœur. Celle-là même qui nous a tous mis dans la merde de nombreuses fois !

-    Louise, arrête, s’il te plaît !! la priai-je de nouveau.

-    Tu me promets que tu ne vas pas aller chez le tatoueur ?

-    Mayeul, Louise, laissez-moi tranquille, putain de merde !!

-    Promets que tu n’iras pas chez le tatoueur ! insista ma sœur.

-   

-    Aller, promets Marie ! renchérit mon frère.

Je ne pus m’y résoudre. Alors, le plus improbable des scénarios se mit en route : Louise me claqua plusieurs fois les fesses. Je dirais une dizaine de fois.

Comment pourrais-je qualifier ce moment ? C’était tout simplement la honte de ma vie. Ma sœur, ma meilleure amie, mon binôme depuis six mois me donnait une fessée, et mon frère l’aidait ! Eux qui avaient été si souvent punis avec moi, eux qui savaient ce que recevoir une fessée représentait, eux qui avaient vécu ce calvaire, cette torture, cette punition insoutenable… Ils avaient décidé de me l’infliger.

Louise ne put me donner « qu’ » une dizaine de claques – qui me firent quand même mal car j’avais le derrière très endolori, même si on était loin du calibre des claques de maman ou papa ! – car Michael entra dans la cuisine pour venir chercher le dernier carton au moment où Louise m’assénait la neuvième ou dixième claque.

Papa resta complètement bouche bée devant la scène. Mayeul et Louise me lâchèrent immédiatement ; j’en profitai pour me rhabiller et me masser les poignets. Michael finit par balbutier :

-    Eh bien… Si je m’étais attendu à ça…

Il y eut un silence pendant deux ou trois secondes, puis ma sœur, sans se dégonfler, s’avança vers papa et lui narra :

-    Papa, Marie voulait aller traîner dehors pour mener son enquête sur le tatouage d’Anaïs. Elle voulait que Mayeul et moi la couvrions auprès d’Assa. Nous avons essayé de l’en dissuader, lui disant qu’elle attirerait des ennuis à toute la famille mais elle a refusé d’entendre raison. Elle a insisté pour y aller et on s’est disputés. Elle ne voulait toujours pas entendre raison. Alors, j’ai décidé d’utiliser le seul langage qu’elle connaisse pour éviter de faire des bêtises.

Je ne pensais pas cela possible, mais ma honte grandit encore en sachant que papa nous avait surpris dans cette situation ; et le fait que Louise lui raconte la vérité m’abaissait encore plus bas que terre.

-    Tu confirmes, Mayeul ? demanda papa à son fils.

-    Oui papa, répondit-il.

-    Et toi Marie ? me demanda le chef de famille.

Que pouvais-je dire ? Je ne pouvais pas mentir : Louise et Mayeul connaissaient tous deux la vérité. A deux contre une, je perdrais rapidement ; d’autant que le témoignage de la parfaite et honnête petite Louise valait de l’or aux yeux de Michael et Scarlett. J’hochai timidement la tête et reçus un regard sévère et désapprobateur de la part de mon père.

Louise reprit :

-    C’était un cas d’extrême urgence, mais je sais que tu ne veux pas que nous soyons violents les uns envers les autres et que nous méritons d’être punis pour ça. J’assume les conséquences de mes actes et vais aller chercher le paddle. Est-il encore ici ou a-t-il déjà été amené au manoir ?

-    Il me semble qu’il est encore ici, dans le dernier carton dans la bibliothèque, répondit papa.

Louise entreprit de sortir de la cuisine mais Michael la stoppa d’une main sur l’épaule. C’était sûr ! En se constituant coupable à 100%, Louise avait déclenché la compassion de mon père et serait donc innocentée de la torture qu’elle venait de me faire subir ! Quelle manipulatrice ! Quelle garce !!

-    C’est bon, Loulou. Mayeul et toi avez bien fait de stopper votre sœur avant qu’elle n’aille trop loin.

Bien fait ? Bien fait ?! J’enrageais !!

-    Vous ne serez pas sanctionnés pour ce que vous venez de faire, poursuivit papa. Mais à l’avenir, j’aimerais quand même que vous fassiez appel à un adulte au lieu de faire justice vous-mêmes.

-    C’est une blague ?! lâchai-je sans contrôle. Ils m’ont humiliée et ils s’en sortent nickel ?!

-    Ce qui ne sera pas ton cas, me rétorqua Michael. Ta mère, toi et moi aurons une discussion ce soir dans ta nouvelle chambre, Marie. Allez faire un tour de la maison pour voir si vous n’avez rien oublié, ensuite Assa vous amènera au manoir et vous pourrez rencontrer les nouveaux domestiques et aider votre mère et votre sœur à défaire les cartons.

-    Non mais c’est abusé, là ! protestai-je. Y’a vraiment personne qui me défend dans cette famille ?! J’en ai vraim…

Je ne pus finir ma phrase : une puissante claque paternelle atterrit sur mon postérieur. Elle fut tellement puissante qu’elle me fit faire deux pas en avant.

-    Tu te tais, Marie ! me gronda mon père. Tu te rends compte que ta propre sœur a dû te punir ?! Il est grand temps que tu te remettes en question !!

-    Mais je…

Deuxième claque puissante. Je fus déséquilibrée et fis de nouveau deux pas en avant. Je ne pus m’empêcher de me frotter les fesses et de penser que l’école pourrait nous fournir des jupes plus épaisses !

-    Je t’ai dit de te taire ! répéta papa en haussant encore plus le ton. Je ne veux plus t’entendre ! Ose ouvrir à nouveau la bouche pour protester et je flanque une déculottée ! C’est clair ?!

-   

Mon père dégagea mes mains et m’asséna une troisième énorme claque.

-    Est-ce que c’est clair ?!

-    Oui papa, murmurai-je à m’en arracher la bouche, les larmes aux yeux.

-    Que Mayeul, Louise ou Assa ne me dise pas que tu as encore râlé ! Je te préviens !

-    Oui papa, répétai-je en me frottant à nouveau le derrière et en ravalant mes larmes.

-    A tout à l’heure, les enfants.

Michael souleva le carton de vaisselle comme s’il était aussi léger qu’une plume et sortit de la maison. Mayeul et Louise allèrent faire le tour de la bâtisse comme l’avait demandé papa.

Restée seule dans la cuisine, j’éclatai en sanglots.

 

 

       La petite Fiat 500 d’Assa attendit à l’entrée de la propriété que le portail automatique en fer forgé s’ouvre. Ça y est, c’était le moment. Nous nous installions pour de bon dans notre nouvelle maison.

Le portail ouvert, Assa roula sur l’allée en pierres. Elle passa devant un grand bâtiment – la dépendance dédiée aux domestiques – et roula jusqu’à l’entrée de notre immense nouvelle maison.

       Nous franchîmes la porte d’entrée, double, immense, fabriquée en bois de luxe et arrivâmes dans le grand hall où maman était en train d’accrocher nos portraits d’école pris le mois dernier au début du semestre, qu’elle avait faits agrandir.

-    Salut mes p’tits cœurs ! dit-elle. Mettez vos chaussures dans le meuble à votre gauche, et prenez vos chaussons dans le coffre à votre droite. Et allez vous laver les mains.

Tandis que j’enlevais mes chaussures, je vis passer un déménageur avec un carton dans les mains : il portait des surchaussures. J’imaginais aisément ma mère, véritable tyran de la propreté, en train d’exiger que toute personne entrant dans le manoir porte des chaussons ou des surchaussures.

En enfilant mes chaussons, je remarquai le carrelage, effet vieux parquet, magnifique. Sur notre droite et notre gauche se trouvaient deux grands escaliers qui montaient en arrondi et se rejoignaient en une superbe mezzanine donnant vue sur tout le hall. Au rez-de-chaussée, entre les deux escaliers, se trouvait un large couloir dans lequel Scarlett était en train d’accrocher nos portraits sur les murs sûrement peints à l’éponge. La couleur taupe clair du hall s’alliait parfaitement avec le carrelage effet parquet. Soit mes parents avaient vraiment beaucoup de goût – ce dont je ne doutais pas ! – soit une décoratrice d’intérieur était passée par là – ce qui n’était pas impossible non plus.

Nous avançâmes dans le couloir et Mayeul ouvrit la première porte à gauche qui donnait sur une petite pièce uniquement dédiée au lavage des mains. Cette pièce, entièrement carrelée avec goût était tout en longueur et donnait sur une double vasque surplombée d’un immense miroir. Nous nous lavâmes tous les trois les mains puis nous nous séparâmes : Louise voulut monter tout de suite dans sa chambre, Mayeul aida maman à installer les cadres et moi, je voulus faire le tour du propriétaire pour mieux m’approprier les lieux. Tout en me demandant si ma mère avait déjà été mise au courant de ce qui s’était passé avec mon frère et ma sœur, je sortis de la petite pièce et rejoignis le couloir. J’entrai dans la pièce d’à côté et découvris le bureau de mon père, rempli de cartons (seuls le bureau et le fauteuil de bureau étaient montés). Cette pièce était magnifique et très lumineuse : un pan de mur était entièrement constitué de baies vitrées donnant sur notre jardin boisé.

J’entrai dans la pièce suivante et découvris le bureau de maman : une pièce redécorée sur le thème « zen » avec un bureau et un fauteuil mais aussi un diffuseur d’huiles essentielles, un hamac et une petite bibliothèque contenant des ouvrages dédiés au bien-être.

Je décidai ensuite de traverser le couloir dans sa largeur pour aller visiter les deux autres pièces : les toilettes (qui faisaient face à la pièce pour se laver les mains) et une immense bibliothèque dont tous les murs étaient remplis de livres. Il y avait également de grandes baies vitrées donnant tout droit sur le jardin boisé (jardin qui entourait toute la maison) et au centre de la pièce trônait une cheminée suspendue entourée de quatre canapés deux places en cuir marron.

Sortant de la bibliothèque, je marchai jusqu’au bout du couloir et entrai dans une très grande pièce à vivre (aussi grande que dans notre précédente maison). Notre énorme télévision avait été installée au mur et trois nouveaux canapés de quatre places chacun étaient installés en U face à l’écran. Au milieu de trouvait une table basse carrée en bois brut ; et un immense tapis à poils longs s’étendait sur pratiquement toute la superficie du salon – ce qui me fit penser que le/la domestique en charge de la propreté du salon aurait bien du mal à nettoyer ce tapis !

Là où le salon finissait, il fallait gravir trois marches pour arriver dans la salle à manger – notre immense table en bois massif nous y attendait, avec les huit chaises assorties – et depuis la salle à manger, on pouvait observer une immense cuisine ouverte, dans laquelle se trouvait un îlot central entouré de six chaises. Cela me laissa supposer que ce serait dans cette cuisine que nous prendrions nos repas désormais.

       Après avoir découvert la salle de sport et la pièce dédiée aux chats (oui, oui, aux chats !!) attenantes à la pièce à vivre, je décidai de monter à l’étage.

Je pris un instant pour m’appuyer sur la rambarde de la mezzanine et admirer la belle vue sur le hall. Puis, je me rendis dans le grand couloir de l’étage – qui était perpendiculaire à celui du rez-de-chaussée – et lus sur les portes « Anaïs », « Mayeul », « Michael & Scarlett », « Marie », « Louise », « Chambre d’amis », « Toilettes », « Débarras ». En m’interrogeant sur cette manie qu’avait ma mère d’étiqueter chaque porte, je jetai un coup d’œil à toutes les pièces (sans adresser la parole à Louise ni à Anaïs lorsque je passai ma tête par l’entrebâillement de la porte pour jeter un coup d’œil à leurs chambres) pour terminer par ma chambre, mon cocon.

Waouh. Elle était vraiment magnifique. J’avais insisté auprès de mes parents pour avoir une chambre toute rose – mais pas rose « too much », plutôt rose « bonbon » - et mes souhaits avaient été exaucés. Ma chambre était dans un très beau rose, et l’un des quatre murs avait même été recouvert de paillettes argentées discrètes mais très jolies ! Mon grand lit Queen size était suspendu au plafond : je sentais déjà que j’allais adorer être bercée toute la nuit. Je possédais un dressing attenant à ma chambre, et une salle de bain rien qu’à moi avec douche à l’italienne et baignoire sur pieds. J’avais aussi mes propres toilettes, un lavabo géant et un grand miroir lumineux que l’on pouvait ouvrir et qui disposait d’étagères où je pourrais ranger tous mes produits.

La fenêtre de ma chambre donnait sur l’arrière du manoir, dévoilant un immense jardin avec terrasse, piscine, jacuzzi et même un terrain de pétanque !

Toute cette nouveauté me donnait le vertige. Après avoir pris un immense plaisir en visitant cette nouvelle maison, j’allai m’asseoir sur mon lit et me laissai balancer, mes pieds ne touchant plus le sol. Mon moral tomba alors en flèche.

Méritais-je tout ce luxe ? Mes parents d’accueil ne juraient que par l’argent : ils faisaient en sorte d’obtenir ce qu’ils voulaient par l’argent. Cela me donnait encore plus l’impression de vivre dans une cage dorée.

       Il y a encore un an, je vivais avec ma mère, mon beau-père et mon petit frère dans notre modeste maison de trois chambres, avec une seule salle de bains pour nous quatre. Faute d’argent, mes parents ne pouvaient pas effectuer les travaux qu’ils souhaitaient, comme remettre l’électricité de la maison aux normes ou bien créer une terrasse devant la porte de la cuisine donnant sur l’extérieur. Les fins de mois étaient difficiles, j’ai toujours mangé à ma faim mais il fallait faire attention à ne pas acheter de superflu à partir du 13 du mois. Je me souviens que quand mes parents nous payaient un McDo, c’était parce que nous avions réussi à atteindre le 20 du mois sans être à découvert et qu’ils pouvaient donc se permettre un petit plaisir. Bien sûr, Paul était trop petit pour être mis au courant de la situation financière de nos parents ; il se contentait d’être joyeux à l’idée de manger des frites et un hamburger et d’avoir un nouveau jouet à ajouter à sa collection.

Nous ne roulions pas sur l’or mais nous étions une famille très soudée et très heureuse. Nous rigolions ensemble, allions nous promener le dimanche après-midi en essayant d’apprendre à Paul à faire du vélo. Le samedi soir, nous regardions un dessin animé Disney. Le dimanche soir, c’était crêpes party ! J’étais très capricieuse et parfois irrespectueuse mais mes parents ne m’en tenaient pas rigueur ; et nous essayions tous les trois de redresser la barre en mettant des limites à Paul.

Nous n’étions pas riches, nous n’avions pas de passe-droit. Quand mon papy est mort, nous n’avons pas payé pour accélérer l’enterrement. Nous n’avions pas de domestiques : nous faisions le ménage nous-mêmes, nous cuisinions, nous lavions et étendions notre linge, lavions les vitres nous-mêmes (et bien souvent, il pleuvait deux heures après !), faisions les poussières quand nous y pensions… Nous étions une famille tout ce qu’il y avait de plus normal. Nous nous aimions plus que tout au monde.

       Et le gouvernement m’a enlevé tout ça.

 

       J’aime profondément Scarlett et Michael. Vraiment. Ils sont devenus mes parents au même titre que mes parents biologiques ; et s’ils ne pourront jamais, ô grand jamais les remplacer, je sais que j’ai maintenant quatre parents que j’aime à la folie. Le seul fichu point positif de cette réforme, c’est bien ça : j’ai deux nouveaux parents, deux nouvelles sœurs et un nouveau frère.

Mais je vis dans une prison dorée.

 

       Je tentai de me convaincre que grâce à l’argent de Michael et Scarlett, mes parents et mon frère vivaient désormais beaucoup mieux : ils avaient certainement pu engager les travaux qu’ils voulaient faire depuis longtemps et ils pourraient aller au McDo plus d’une fois par mois. Comme j’avais hâte de les retrouver ! A la fin de la semaine prochaine, les vacances seraient là et je pourrais enfin rentrer une semaine complète chez mes parents biologiques !

       Pour le moment, il fallait que je me mette en tête de profiter un peu de cette situation privilégiée : j’avais encore sept ans et demi à vivre avec les Webber, autant que je le fasse à fond ! Même si j’allais de nouveau avoir des ennuis dès ce soir…

       Alors, je me motivai à déballer mes cartons et à commencer à ranger mes affaires dans ma nouvelle chambre.

 

       Je rangeais mes affaires dans mon dressing lorsque j’entendis frapper à la porte de ma chambre.

-    Oui ? demandai-je depuis le dressing.

-    C’est Ana, entendis-je. Papa et maman nous attendent dans le salon. Ils veulent nous présenter les domestiques.

Je laissai mes vêtements en plan et suivis ma sœur jusque dans le salon.

Lorsque nous y arrivâmes, nous vîmes quatre personnes installées dans les canapés, en plus d’Assa, Louise, Mayeul et de nos parents. Anaïs et moi prîmes place. Maman commença :

-    Les enfants, nous souhaitons vous présenter les nouveaux domestiques. Vous connaissez déjà Assa, qui supervisera toute l’équipe : elle sera la gouvernante. Elle s’assurera que toutes les tâches sont correctement effectuées et donnera un coup de main si nécessaire.

Je souris timidement, gênée. Je me sentais vraiment mal à l’aise, sachant que mes ancêtres paternels avaient été esclaves, autrefois. Je tentai de me raisonner en me disant que ces personnes devaient être généreusement payées (mes parents n’étaient absolument pas radins à ce niveau-là !) et qu’il n’y avait aucun mal à ce qu’elles exercent leur métier dans notre maison. Mais quand même…

-    Voici Hector, qui est notre nouveau jardinier. Il s’occupera de tous les espaces verts ainsi que de l’entretien de la piscine, du jacuzzi, de la terrasse et du mobilier d’extérieur.

-    Ensuite, poursuivit papa, voici Grâce et Elisabeth qui s’occuperont de la propreté de la maison.

-    Mayeul, tu devais avoir un valet de pied et les filles, vous deviez avoir une femme de chambre. Seulement, le valet de pied de Mayeul s’est désisté pas plus tard que ce matin. La femme de chambre que vous deviez avoir, les filles, a alors accepté de s’occuper de vous quatre en même temps. Elle ne sera donc pas votre femme de chambre mais votre nourrice.

-    On sait se nourrir tout seuls, dit sèchement Ana comme si elle avait lu dans mes pensées.

-    Nous le savons bien, répondit Scarlett, et je te prie de me parler autrement !

Anaïs baissa les yeux. Maman poursuivit :

-    Nous vous présentons donc Marie-Christine, votre nouvelle nourrice.

Autant je n’avais eu aucun à priori sur les trois autres, autant je détestai immédiatement Marie-Christine. C’était une femme d’une cinquantaine d’années, petite, plutôt ronde, brune aux cheveux courts, qui me fit immédiatement penser à Dolores Ombrage dans Harry Potter. Sauf qu'elle n'était pas habillée en rose.

-    Elle s’occupera de veiller à ce que vos chambres soient rangées, vos vêtements propres, repassés et prêts pour la journée du lendemain, elle veillera sur vous lorsque nous ne serons pas là. Elle gèrera vos traitements et vos rendez-vous de santé.

-    Donc c’est elle qui nous emmènera chez le médecin ? demandai-je.

-    Non, nous vous y emmènerons toujours, répondit papa. Marie-Christine s’occupera uniquement de prendre les rendez-vous. Et elle préparera vos traitements. Ça évitera que vous preniez une fessée parce que vos médicaments ne sont pas pris !

-    Elle s’occupera aussi du planning de vos devoirs, poursuivit maman, et elle vous emmènera à l’école ou viendra vous chercher si nous ne sommes pas disponibles.

-    Mais ce sera quand même toujours vous qui vous occuperez de nous, non ? s’inquiéta Louise.

-    Bien sûr que oui ! répondit Scarlett. Ne vous inquiétez pas pour cela !

-    Et je resterai sur ton dos, Marie ! m’assura Michael devant ma mine dépitée.

-    Vous dîtes qu’elle nous gardera si vous êtes absents, dit Ana. Elle nous tapera, elle aussi ?

-    Elle pourra vous sanctionner si vous vous comportez mal, répondit papa, mais je vous garantis qu’aucun domestique ne lèvera la main sur vous !

Anaïs fit un signe de tête. Elle eut l’air d’approuver. Papa reprit :

-    Autre chose : nous imposons le vouvoiement entre nous et les domestiques. Ils nous vouvoieront et nous les vouvoierons en retour.

-    Même Assa ? demandai-je, étonnée.

-    Même Assa, répondit papa. Il va falloir s’habituer.

-    Dans un premier temps, Assa, Grâce, Elisabeth, Marie-Christine et Hector vont nous aider à déballer les cartons et ranger la maison, tout en assumant leurs tâches.

-    Bien, il est temps de dîner, annonça maman. Il est dix-neuf heures et j’ai préparé des lasagnes.

-    Trop chouette ! m’exclamai-je.

Nous remerciâmes les domestiques et nous rendîmes à table après nous être lavés les mains.

 

 

       Nous dinâmes tous les six dans notre toute nouvelle cuisine, dégustant les succulentes lasagnes de maman. Marie-Christine nous avait apporté nos médicaments à Mayeul et moi puis s’était éclipsée discrètement.

L’ambiance à table était plutôt chaleureuse et même Anaïs commençait à redevenir « comme avant ». J'avais aussi décidé de pardonner Louise et Mayeul.

 

       Après la douche et la mise en pyjama, j’allais me rendre dans le salon lorsque Marie-Christine me coupa la route dans le couloir. Décidément, c’était une manie aujourd’hui…

-    Vos parents souhaitent que vous alliez dans votre chambre, Marie. Ils souhaitent vous parler.

-    Donc je ne peux même pas profiter de mon vendredi soir ?!

-    Vous verrez cela avec vos parents. En attendant, ils souhaitent que vous alliez dans votre chambre. Ils vous y rejoindront dans quelques minutes.

Je soupirai et retournai dans ma chambre, stressée à l’idée que mes parents arrivent. Si je devais recevoir une nouvelle fessée, mes fesses n’y survivraient pas. En plus, les fessées de papa et maman ne sont franchement pas celles de Louise…

 

       Michael et Scarlett frappèrent à ma porte à peine quelques minutes après qu’Ombrage m’ait envoyée dans ma chambre.

-    Entrez, dis-je, alors que j’étais assise à me balancer doucement sur mon lit.

Mes parents entrèrent et me demandèrent de venir m’asseoir sur ma causeuse. Je me levai de mon lit, descendis les deux marches qui me séparaient du reste de ma chambre et m’assis douloureusement sur ma causeuse. Mes parents prirent place sur deux poufs.

-    Papa m’a raconté ce qui s’est passé tout à l’heure. Tout d’abord, je souhaite que tu nous racontes ce que tu comptes faire concernant Anaïs.

-    Je veux juste connaître la signification de son tatouage, répondis-je.

-    Et où voulais-tu aller te renseigner ? demanda papa.

-   

-    Marie, je te conseille de nous le dire, me dit fermement Scarlett. Tu sais très bien qu’on a les moyens de te donner la fessée jusqu’à ce que tu parles !

-    Vous êtes des parents sadiques ! m’exclamai-je.

-    Nous sommes des parents inquiets, réagit maman. Donc ? Où voulais-tu aller te renseigner ?

-    La semaine où vous êtes partis pour l’enterrement de grand-père et qu’on a été répartis chez nos amis, vous vous souvenez ?

-    Oui, bien sûr ! répondirent mes parents.

-    Il y a un soir où nous sommes rentrés en retard, on a tous pris une fessée pour ça quand vous êtes rentrés…

-    Et ? questionna papa.

-    Nous sommes rentrés en retard parce que les Chapeau nous ont emmenés dans un quartier qui craignait un peu, dans une cave de tour d’immeuble pour rencontrer un tatoueur. Un des frères de Marylou voulait se faire tatouer.

-    Seigneur Jésus ! s’exclama maman en prenant sa tête dans ses mains. Vous avez pris des risques inconsidérés !

-    Continue, m’ordonna papa; les mâchoires serrées.

-    Eh bien, je voulais retourner voir ce tatoueur pour lui demander la signification du tatouage d’Ana et… prendre rendez-vous pour un tatouage. Pour moi.

-    Tu voulais te faire tatouer dans une cave d’immeuble par un mec suspect ?! me gronda papa.

Il se leva immédiatement, me poussa sur le côté pour m’allonger sur la causeuse et m’asséna cinq bonnes claques sur les fesses. Les larmes me montèrent aux yeux. Michael se rassit en grondant :

-    Putain mais où est-ce que tu vas les arrêter tes conneries, Marie, hein ?! Où ?! You’re driving me crazy !!*

Je me redressai et rivai mes yeux au sol. C’était mérité, je ne pouvais pas dire le contraire. J’aurais juste aimé que ma culotte et mon bas de pyjama soient un peu plus épais.

-    Ton père et moi avons tous les deux des tatouages, nous ne t’aurions pas interdit d’en faire un ! me dit ma mère. Si tu veux faire un tatouage et que tu y as bien réfléchi, il n’y aucun problème, nous t’y emmènerons nous-mêmes et signerons un accord parental. Mais il faut te faire tatouer dans un vrai salon avec quelqu’un de diplômé !

-    C’est quelqu’un de diplômé, dis-je. C’est juste qu’il est déserteur parce qu’il a moins de vingt-cinq ans… Il ne veut pas aller à la fac ou à l’armée…

-    De mieux en mieux ! s’exclama papa. Un déserteur !

-    S’il vous plaît, ne dîtes rien ! suppliai-je. Je ne veux pas qu’il ait des problèmes !

Mes parents me donnèrent leur parole.

-    Marie, c’est légitime que tu veuilles enquêter sur ce qui est arrivé à ta sœur, me dit ma mère. Néanmoins, il faut que tu fasses équipe avec nous afin de ne pas mettre la famille en danger ! Ton père et moi sommes majeurs, nous avons beaucoup plus de droits que toi. Tu imagines ce qui se serait passé si les flics t’avaient trouvée dans ce quartier malfamé ?!

-    Nous refusons catégoriquement que tu te mettes en danger ! poursuivit Michael. Tu as interdiction de nous désobéir, Marie, c’est bien compris ?!

-    Oui papa, répondis-je, craignant pour mes fesses.

-    Tu peux bien sûr nous faire part de tes questions ou de tes doutes concernant ta sœur, continua Scarlett. Tu peux nous parler si tu la trouves bizarre, par exemple. Mais tu n’as pas à prendre des risques toute seule !

-    Marie, je te jure que si tu nous désobéis là-dessus, les trente-sept minutes que tu as prises hier, tu les prendras à la brosse ! menaça Michael. S’il faut que tu aies les fesses violettes pour te faire obéir, tu les auras !! Tu as compris ?

-    Oui papa, répondis-je, accusant le gros coup de pression.

-    Bon, aller, viens là, dit maman en me tendant les bras.

Mes parents se levèrent et je me blottis contre eux, leur demandant pardon.

-    Parle-nous du tatouage que tu veux faire, me dit maman, le câlin terminé.

 

Nous passâmes ensuite la soirée en famille, à jouer aux jeux de société dans notre nouvelle maison. Petit à petit, Anaïs commençait à redevenir elle-même. Il y avait encore beaucoup de chemin mais c’était encourageant !

En attendant, papa et maman m’ont promis de découvrir la signification du tatouage d’Ana. Ils ont dit qu’on irait ensemble voir l’Artiste. Je leur fais confiance, j’espère qu’ils ne me décevront pas !

 

A suivre…


*Tu vas me rendre fou !!

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