La soirée de baptême de Gabriel fut
magique : il eut une très belle cérémonie ! J’étais d’autant
plus touchée qu’Hugo (mon mari) et Jeanne (ma meilleure amie et sœur de cœur) ont
été choisis par Gabriel pour être son parrain et sa marraine. Grâce à ce
baptême, nous formions enfin une vraie famille ; et si je n’avais pas pu
adopter légalement Gabriel comme frère (la loi ne le permet pas), cette soirée
avait permis que notre fratrie soit reconnue par Dieu. Pour nous, croyants, il
n’y a pas de plus belle reconnaissance !
Gabriel
était officiellement mon frère. Mon vrai frère. Et même avec reconnaissance
divine, je me rendis finalement compte qu’il était, dans ma tête,
mon « vrai » frère depuis bien plus longtemps que ça.
Même si je fis une grosse crise de
douleur pendant la messe – je crus même que j’allais devoir sortir le temps que
ça passe ! – je réussis à me contenir et personne ne remarqua quoique ce
soit. J’étais en nage de m’être autant contenue ; heureusement, j’avais
pris les médicaments nécessaires à ce que cette crise ne s’éternise pas.
Dimanche soir, la fête de baptême de
Gabriel se déroula comme sur des roulettes. Si j’avais mis un temps incroyable
à la préparation de cette soirée, je dois avouer qu’Hugo et Jeanne m’ont bien
aidée. On a souvent tendance à les oublier car je prends très rapidement le
leadership, je suis plutôt joviale et extravertie, tandis qu’Hugo et Jeanne
sont timides et réservés, détestant être au centre de l’attention. Cependant,
ils ont tous les deux été mes petites mains pour faire en sorte que Gabriel
vive une fête de baptême réussie.
D’ailleurs,
Gabriel non plus n’aime pas beaucoup être au centre de l’attention ; mais
en ce week-end qui lui était dédié, il n’avait guère le choix !
-
N’oublie
pas tes médicaments, me dit Hugo durant la soirée.
-
Le
prêtre a dit que Gab’ devait laisser sa vie ante-baptême pour prendre une
nouvelle vie post-baptême, répondis-je. Donc plus de fessées pour moi ! Ça
fait partie de l’ancienne vie de Gabriel !
-
Je
ne sais pas pourquoi, j’ai l’impression que cet argument ne va pas marcher, ria
mon époux. En plus, ça fait partie des recommandations de Jésus d’aider son
prochain !
-
Ne
lui dis surtout pas ça, tu vas réduire mes espoirs à néant !
Il
se trouve que, un peu plus tard dans la soirée, mon frère me demanda :
-
Tu
as pris tes médicaments ?
-
Le
prête t’a dit de laisser ton ancienne vie derrière toi, donc plus de
fessées ! répondis-je.
Gabriel
haussa les sourcils avec un sourire en coin.
-
Hugo
m’a dit que cet argument serait rejeté, ajoutai-je, dépitée.
-
Si
tu savais à quel point c’est vrai ! ria Gabriel. Si tu savais à quel point
cet argument est entièrement rejeté !!!
Bon.
Au moins, j’aurai essayé.
Le lendemain, en ce jour du lundi de
Pâques, nous déjeunâmes tous les six à la maison : Gabriel, Hugo et
moi, ainsi que les parents et la sœur d’Hugo. Nous passâmes un très chouette
moment en famille !
De
mon côté, j’étais épuisée. Avoir organisé les 40 ans d’Hugo la semaine
précédente, le baptême de Gabriel cette semaine, tout cela combiné avec les conseils de classe, le Brevet blanc de mes 3èmes…
J’étais exténuée. Mais je prenais sur moi, souhaitant passer un bon week-end de
Pâques, même s’il touchait à sa fin.
Vu le grand soleil en ce lundi férié, cela
me donna envie d’aller me balader. Les parents et la sœur d’Hugo partirent sur
les coups de quinze heures, ce qui laissa encore le temps de profiter de
l’après-midi.
Nous étions sur le point de partir
lorsque j’eus quelques douleurs dans le ventre. Je grimaçai. Gabriel me
demanda :
-
Tu
ne veux pas aller te coucher, plutôt ?
-
Je
ne m’appelle pas Pluto, répondis-je sur le ton de la rigolade.
J’ai
le regard très expressif. C’est un fait. On peut tout lire dans mon regard. Selon
Gabriel – et Hugo confirme – lorsque j’ai envie de défier les autres, j’ai un
certain regard provoc’, que mon frère appelle : « le regard
connasse ». Ce « regard connasse », je n’ai pas du tout
conscience du moment où je le fais ou non ; pourtant, il a tendance à
mettre Gabriel hors de lui.
Suite
à ma blague – que je trouvai excellente ! J’en ris encore ! Petit
clin d’œil au film La cité de la peur – je vis Gabriel monter en
pression en moins d’une seconde. Il explosa littéralement et je ne compris
absolument pas pourquoi.
-
Qu’est-ce
qu’il y a, Lucie, hein ?! Tu veux jouer ?! Tu veux vraiment
jouer ?! Tu veux que je dise à Hugo d’aller faire un tour et que je t’en
colle une, c’est ça ?! C’est ça que tu veux ?!
-
Mais
à la base, moi je veux juste aller me balader… dis-je, ne comprenant pas
pourquoi mon frère me criait dessus comme ça.
-
Ouais,
c’est ça ! me gronda-t-il. De toute façon, tout à l’heure, tu t’en prends
une !
-
Quoi ?!
m’exclamai-je. Oh non…
-
Ah
si ! Je te garantis que tu vas t’en prendre une ! insista mon frère.
-
Mais
pourquoi ?!
-
Pourquoi ?!?!
me cria Gabriel. Tu veux qu’on regarde le tableau ensemble ?! Je vais
t’expliquer pourquoi, tu vas voir !!!
La
soudaine fureur de mon frère (qu’il expliqua par la suite en me disant qu’il
avait vu mon « regard connasse » sur mon visage, ce qui l’avait fait
vriller !) que je n’avais absolument pas comprise, mélangée à cette menace
qui sortait un peu de nulle part me blessa. Pourquoi me criait-il dessus d’un
seul coup alors que je voulais juste aller me balader ? Alors qu’avec
cette petite blague, je n’avais aucune intention de le défier mais juste de faire
une blague ! C’était juste pour rire ! J’avais sorti une réplique
de film et d’un coup, je me prenais un savon accompagné de l’annonce d’une
nouvelle fessée. Je n’avais strictement rien capté à ce qui venait de se
passer ; et Hugo n’était pas intervenu, sentant bien qu’avec les éclats de
voix de mon frère, la tension était palpable.
Et
comme un coup du sort, une crise de douleur intestinale se déclencha pile à ce
moment-là. J’enlevai mes baskets et me réfugiai dans ma chambre, m’allongeant
sur mon lit en attendant que ça passe.
Et
avec le savon soudain et incompris de Gabriel, mon cœur était déjà
atteint : ce fut beaucoup plus compliqué de gérer la douleur. Je ne pus
retenir mes pleurs.
Si j’avais eu une attitude de
provocatrice, c’était à mon insu. Je suis provocatrice de nature et je le fais
tellement tout le temps que je ne m’en rends même plus compte !
Avec cette crise de douleurs intenses,
Hugo décréta que nous allions rester à la maison et que j’allais rester alitée.
Je ne le contredis pas.
Les douleurs (et les pleurs) passés, je
me remis petit à petit de mes émotions et Gabriel redescendit en pression.
Je restai donc dans mon lit, à préparer
mes cours pour cette semaine. Hugo et Gabriel vinrent me voir tour à tour, et
mon frère me confirma que nous allions avoir une explication. Je ne comprenais
toujours pas pourquoi.
La préparation de mes cours terminée,
nous allâmes déposer les chocolats de Pâques (et récupérer les nôtres,
miam !) chez ma grand-mère, puis chez mes parents. Arrivés chez ces
derniers, nous découvrîmes mon petit frère, Nolan, élève de 4ème en
train d’essayer de faire ses devoirs de physique-chimie, suivi de près par ma
mère qui y comprenait autant que moi, c’était-à-dire pas grand-chose. Gabriel
et Hugo vinrent à la rescousse de mon petit frère, soulageant ma mère.
Au
final, ce fut Hugo qui s’assit durablement auprès de Nolan. Gabriel et moi
décidâmes de rentrer à la maison.
J’avais
l’intention de me réinstaller devant mon ordi quand Gabriel me rejoignit dans
ma chambre.
-
Pose
ton ordinateur et viens me voir, me dit-il.
Je
râlai mais obéis.
-
Est-ce
que tu as pris ton rendez-vous à l’hôpital ?
-
Non,
répondis-je.
Je
devais rappeler depuis longtemps l’hôpital pour y prendre un rendez-vous, afin
de subir une cure de fer puisque je suis fortement anémiée depuis plusieurs
mois.
Cette
délation venait d’Hugo, j’en étais persuadée. Ou si Gabriel s’en rappelait, mon
mari en avait forcément rajouté une couche.
-
Tu
comptes le prendre quand, ce rendez-vous ?
-
Demain,
répondis-je.
-
Hum…
marmonna-t-il. Aller, viens ici !
Je
reculai sur mon lit en protestant. Gabriel m’attrapa la cheville mais ne tira
pas dessus ; il devait avoir tilté que cette dernière était encore fragile
puisque je n’avais jamais fait la kinésithérapie demandée par le médecin.
-
Non !
Laisse-moi tranquille !
Gabriel
parvint à attraper mon poignet et tira dessus pour me faire lever de mon lit.
-
Non !
protestai-je. Non ! Laisse-moi ! Je n’ai pas envie !
-
Ah
ça, je le sais bien que tu n’as pas envie ! Si tu me disais que tu avais
envie, je serais en train de me poser des questions !
Je
n’allais quand même pas me ramasser une fessée un lundi de Pâques juste à cause
d’un rendez-vous non pris, quand même !
Deux
minutes plus tard, j’étais à plat ventre sur les cuisses de mon frère qui
s’affairait à me déculotter après m’avoir demandé
de : « m’installer confortablement parce que ça allait durer un
moment ! ». Cette phrase m’avait glacé le sang.
-
Non !
Je t’en prie ! Laisse-moi ! Je vais le prendre demain le
rendez-vous !!
Une
fois mon fessier nu et mis à la merci de mon frère, Gabriel me demanda :
-
Quand
est-ce que tu m’as dit que tu allais rappeler l’hôpital ?
-
Vendredi
dernier, répondis-je, la voix tremblotante.
-
Donc
ça fait combien de temps ?
-
Dix
jours, rétorquai-je en serrant les fesses et en enfouissant mon visage dans la
couette.
-
Et
en tout, ça fait combien de temps que tu dois rappeler l’hôpital ?
-
Trois
semaines, dis-je à mi-voix.
-
Trois
semaines, répéta Gabriel.
Et
il asséna la première claque. Les autres suivirent immédiatement. La fessée
commençait et elle me faisait déjà bien mal malgré le crescendo habituel de
Gab.
-
Arrête,
s’il te plaît ! Je vais prendre le rendez-vous ! Je vais le
prendre !
-
Oh
que oui, tu vas le prendre, Lucie ! me gronda mon frère en continuant de
taper. Tu as intérêt à le prendre dès demain !
-
Oui,
oui ! Arrête, s’il te plaît !
J’avais
l’impression que cette fessé s’éternisait ; et les claques devenaient plus
fortes. Punaise, quand est-ce qu’Hugo aurait fini d’aider Nolan pour ses
devoirs ?! Quand rentrerait-il à la maison ?!
-
Quand
vas-tu appeler l’hôpital, Lucie ? me questionna Gabriel en continuant la
fessée.
-
Demain !
répondis-je.
-
Répète,
je n’ai pas bien entendu !
-
Demain !
Je vais appeler demain ! Arrête, s’il te plaît !
-
Tu
as vraiment intérêt à appeler demain, Lucie ! Tu entends ?!
-
Oui !
Promis !
Et
les claques s’arrêtèrent.
-
Relève-toi.
Oh, attends, non ! On a oublié de parler des textos au volant !
-
Oh
non…
-
Comment
ça se fait que la colonne est entièrement rouge, Lucie ?! Pourquoi tu
recommences à textoter au volant ?! Je croyais que c’était réglé ! Cela fait combien de fois que je te punis pour ça ?!
-
Je
ne le ferai plus…
Les
claques reprirent de plus belle. Non seulement ça durait longtemps, mais en
plus ça faisait vraiment mal ! Je me retenais de mettre ma main en bouclier
car mon frère l’aurait bloquée dans le bas de mon dos, ce qui m’aurait encore
plus humiliée. Mais bon sang, qu’est-ce que ça faisait mal !
-
Pourquoi
tu textotes au volant, Lucie ? me questionna mon frère en poursuivant la
punition.
-
Je
ne sais pas…
-
Oh
si, tu sais ! Pourquoi tu textotes au volant ?
-
Parce
que…
-
Parce
que tu es… ?
-
Têtue,
murmurai-je.
-
Parce
que tu es têtue, exactement ! Et voilà où ça te mène d’être têtue !
Je
n’en pouvais plus. Cette fessée était aussi douloureuse qu’humiliante,
qu’infantilisante… Et comme je le répète souvent, le fait que ce soit mon frère
qui me la donne ajoutait vraiment à mon calvaire !
Enfin, il se stoppa et me laissa me
relever. Je frottai vigoureusement mon fessier brûlant. Je voulus me rhabiller
mais Gabriel me gronda que la séance était loin d’être terminée et que nous
avions encore quelque chose à voir. Il sortit son téléphone, afficha le tableau
que je remplis régulièrement et me montra l’écran à la colonne des excès de
vitesse. Je venais enfin de comprendre pourquoi mon frère était si fâché.
-
Lis-moi
cette colonne !
-
…
-
Lis-moi
ça ! répéta-t-il en me donnant une violente claque sur la fesse gauche.
Après
avoir accusé cette humiliante claque, je lus :
-
Dix
kilomètres heure, dix kilomètres heure, quinze kilomètres heure, vingt
kilomètres heure, dix kilomètres heure, trente kilomètres heure, quinze
kilomètres heure, quarante-cinq kilomètres heure…
-
Répète
la dernière !
-
Quarante-cinq
kilomètres heure, dis-je d’une voix honteuse.
-
Redis-le
encore !
-
Quarante-cinq
kilomètres heure, obéis-je.
-
Quarante-cinq
kilomètres heure ! Quarante-cinq kilomètres heure ! QUARANTE-CINQ
KILOMETRES HEURE !! QUARANTE-CINQ KILOMETRES HEURE !!
Gabriel
me hurlait dessus comme il ne l’avait jamais fait. Je pense que tout le
quartier pouvait l’entendre.
-
J’étais
en retard au travail, plaidai-je.
-
J’EN
AI RIEN A FOUTRE QUE TU SOIS EN RETARD, LUCIE ! QUARANTE-CINQ KILOMETRES
HEURE !! TU AS ROULE A COMBIEN POUR FAIRE UN EXCES DE VITESSE DE QUARANTE-CINQ
KILOMETRES HEURE ?!?!
-
135,
répondis-je, penaude.
-
TU
ES SERIEUSE ?!
Gabriel
hurlait tellement que j’en étais à tenter de me boucher les oreilles.
-
TU
AURAIS FAIT COMMENT SI TU AVAIS SHOOTE QUELQU’UN, LUCIE ?! TU AURAIS FAIT
COMMENT SI TU AVAIS RENVERSE UN ANIMAL OU UN ÊTRE HUMAIN ?! SI TU AVAIS EU
UN ACCIDENT ?! ET TON PERMIS, LUCIE ?! TU FAIS COMMENT SI TU N'AS PLUS DE PERMIS ?!?!
-
Mais
j’étais en retard…
-
ET ÇA
JUSTIFIE QUE TU METTES TA VIE ET CELLE DES AUTRES EN DANGER ?!?! SI UN MEC
ROULAIT A CETTE ALLURE-LA ET QUE TON CHAT TRAVERSAIT LA RUE, TU FERAIS QUOI,
LUCIE ?!
Dès que Gabriel me pencha sous son bras, je sus que j’allais morfler. Et effectivement : je pris une très longue et très sévère fessée debout.
La deuxième pire fessée que j’aie reçue de toute ma vie.
Mon frère était furieux
et il avait toutes les raisons de l’être. Et encore ; vu la façon dont il
me hurlait dessus, j’avais vraiment cru que je ne pourrais plus m’asseoir
pendant une semaine. J’avais vraiment cru que la claquette en cuir ou la brosse
seraient de sortie. Finalement, je m’en sortais plutôt bien…
-
TU
N’AS PAS INTERÊT A ME REFAIRE UN TRUC PAREIL, TU ENTENDS ?! ET LES 20 km/h
OU 15 km/h, JE NE VEUX PLUS LES VOIR NON PLUS !!
-
Oui,
répondis-je entre deux larmes.
Gabriel
sortit de la chambre. Je me rhabillai et m’effondrai sur mon lit pour continuer
de pleurer et accuser le coup.
Lorsque je fus enfin calmée, je mis
l’autocuiseur en marche pour préparer le dîner et m’assis –
douloureusement ! – sur le canapé, en face de Gabriel qui était assis dans
le fauteuil.
-
Tu
ne me refais plus ça, Lucie ! me répéta-t-il.
-
Non,
dis-je.
-
Je
suis devenu fou en voyant le tableau !
-
Et
tu as fait « poker face » tout le week-end ? m’étonnai-je.
-
Oui.
Mais je savais que tu allais t’en prendre une aujourd’hui !
Je
baissai les yeux. Mon frère avait passé toute sa soirée de baptême et sa fête
de baptême à savoir qu’il allait me défoncer ce lundi. Je culpabilisais d’avoir
pollué son esprit joyeux avec mes bêtises.
-
S’il
n’y avait pas eu l'excès de vitesse, tu m’aurais quand même donné une fessée ?
-
Non,
répondit-il. Ah si, nous aurions quand même eu une explication concernant le
rendez-vous à l’hôpital.
Je
soupirai. Encore une fois, j’avais été trop confiante, me disant que mon
frère ne me tomberait pas dessus le week-end de son baptême. Non seulement je
m’étais fourvoyée, mais en plus j’avais reçu une sacrée volée !
La culpabilité que je ressentais était
grande. Moi qui m’étais attelée à faire de ce week-end, un week-end parfait
durant lequel mon frère pourrait profiter à fond de chaque instant, je l’avais
gâché en faisant des bêtises.
Et
puis, autre chose me faisait culpabiliser. Quelque chose qui me disait que je
n’étais vraiment pas normale. Il allait falloir que je me fasse interner.
Là
tout de suite, je n’avais pas envie de stopper mes excès de vitesse par peur
d’un accident mais par peur d’une fessée. Mais enfin, qu’est-ce qui ne tournait
pas rond chez moi ?! Les paroles de Gabriel auraient dû me toucher, me
dire que je risquais de mettre quelqu’un en danger si je continuais de rouler
trop vite… Mais ce qui m’importait sur le moment, c’était de ne plus recevoir
une pareille fessée.
Comment se pouvait-il que je ne craigne
que cette punition ?
A
bien y réfléchir, je n’avais absolument pas peur de mourir. Etant très
croyante, pour moi la mort est un passage de cette vie à la vie éternelle.
Je
ne craignais pas non plus la souffrance puisque je vis avec au quotidien.
L’absence
de ces deux grandes craintes est, selon mes psys, la principale raison pour
laquelle je dois m’infliger un cadre strict. Je n’ai pas le choix.
Selon
mes psys également, avoir perdu ma sœur jumelle à la naissance fait que je
m’oblige à vivre « pour deux », d’où le fait que je ne supporte pas
l’ennui, que j’aie toujours envie de faire plein de choses en même temps, que
j’adore les sports extrêmes et que je n’aime pas me (re)poser.
Ajouté
à tout cela l’intolérance à la contrainte et à la frustration, cela donne un
cocktail explosif.
Je cogitais à tout ça, le moral en berne.
Une fois que nous fûmes installés à table pour le dîner, Hugo et Gabriel virent
bien que quelque chose n’allait pas. Je leur fis alors part de mes réflexions
et conclus par :
-
Je
ne suis vraiment pas normale. Ça se trouve, je suis une psychopathe.
Les
garçons m’expliquèrent qu’en réalité, personne n’était « normal » -
que ce mot n’avait d’ailleurs pas beaucoup de sens – et que tout le monde se
sentait différent des autres, marginal, à un ou plusieurs moment(s) de sa vie.
Le fait que j’aime me mettre en danger, que je ne supporte pas être freinée et
frustrée ne me cataloguait pas comme « folle » mais justifiait juste
le besoin d’un cadre strict.
-
Mais
si je n’ai pas peur de la mort ou de la souffrance, pourquoi ai-je peur d’une
simple fessée ? questionnai-je. C’est complètement insensé et
débile ! Je ne crains pas les plus grandes peurs humaines mais je crains
une punition d’enfant…
-
Parce
que dans la fessée, me dit Hugo, il n’y a pas que les claques. C’est tout un
contexte…
-
Oui,
enfin, je supporte bien moins les claques aux fesses que les autres
douleurs ! rétorquai-je.
-
Oui
mais comme tu le dis toi-même, reprit Gabriel, il y a la notion
d’infantilisation, d’humiliation… Il y a ce vrai contexte de punition. Tu as vu
comment tu réagissais quand je te criais dessus tout à l’heure ?
Effectivement.
Je cherchais à me boucher les oreilles et j’avais le visage crispé.
Un jour, j’avais demandé à mon psychiatre
pourquoi seule la fessée fonctionnait avec moi. Il m’avait répondu que c’était
quelque chose qui fonctionnait comme un électrochoc. Les paroles ne
fonctionnent pas (quand ça ne va pas dans mon sens, on peut m’expliquer tout ce
qu’on veut en long, large et travers, je n’écouterai rien), et me faire
entendre raison est très compliqué. Il ne reste plus que la sanction physique
pour mettre un « stop » à mes agissements et me faire comprendre que
je dois me calmer.
Malgré tout ça, je restais persuadée que
j’étais une psychopathe.
Il n’empêche que je ne pus m’empêcher, le
soir, de défier Gabriel.
-
Tu
te couches à vingt-et-une heures trente, déclara-t-il.
-
Vingt-deux
heures, répondis-je avec aplomb.
-
Vingt-et-une
heures trente, répéta-t-il.
-
Vingt-deux
heures, défiai-je.
-
Je ne
vais quand même pas devoir mettre ton mari hors de chez lui pour t’en coller
une, Lucie ! me dit-il.
Dans
ma tête, je savais déjà que j’allais avoir gain de cause et ce, sans conséquence
pour mon derrière.
Gabriel fit tout pour que je sois au lit
à vingt-et-une heures trente ; mais j’avais fait en sorte de prendre mes
médicaments du soir à vingt-et-une heures vingt-cinq.
Lorsque
je fus en pyjama et assise dans mon lit, Gabriel me dit :
-
Aller,
couche-toi, Lucie.
-
Je
ne peux pas, répondis-je.
-
Comment
ça tu ne peux pas ? me demanda-t-il.
-
Il
faut que je prenne encore un comprimé d’Esoméprazole, expliquai-je. Et il faut
le prendre une demi-heure après le dernier médicament. Donc il faut que j’attende
une demi-heure.
La
tête de mon frère quand il comprit que j’avais gagné était vraiment jouissive !
Lui qui était tellement à cheval sur mes médicaments ne pouvait pas me dire de
ne pas prendre ce dernier comprimé s’il voulait rester crédible : il n’avait
donc pas d’autre choix que de me laisser veiller une demi-heure.
Je
craignis qu’il se fâche, mais finalement il rit (un peu jaune) de la situation.
-
Punaise,
je me suis fait avoir en beauté ! me dit-il en s’asseyant à côté de moi
sur le lit.
Je
confirmai.
Je savais que cette entourloupe ne pourrait
se faire qu’une seule fois – Gabriel apprenant toujours de ses erreurs ! –
mais j’étais bien contente, pour une fois, d’avoir eu gain de cause !
Victoire !! Mouhahahaha !!!
Je me couchai à vingt-deux heures, comme
je l’avais préalablement décidé.
A
suivre…
Commentaires
Enregistrer un commentaire
Alors ? Qu'en avez-vous pensé ?