Mardi 11 février 2020
Anaïs
Minuit
approchait et je n’arrivais pas à dormir. Cela faisait quatre heures que je
tournais et retournais dans mon lit, mon cerveau bouillonnant de pensées intrusives.
Je n’avais plus le choix : il fallait que je le fasse. Depuis le temps qu’ils
me le demandaient, il fallait que je le fasse ! Cela me déchargerait et je
pourrais enfin dormir.
Je me
levai de mon très confortable lit à baldaquin et sortis donc de ma chambre bleu
pastel que j’affectionnais tant. Je prenais comme une véritable bénédiction ce
déménagement au Manoir, même précipité. Dans l’autre maison, j’avais l’impression
d’étouffer. J’y avais trop de mauvais souvenirs.
Je
marchai le long de l’immense couloir – j’accélérai le pas en m’imaginant tout à
coup un tueur en série qui se mettrait à me poursuivre dans le noir ! – et
collai mon oreille contre la porte de la suite parentale. N’entendant pas de bruits
érotiques, je pris cela comme un feu vert pour entrer. Papa et maman étaient
tous les deux assis dans leur lit, lisant chacun un roman. Scarlett avait opté pour
un livre de développement personnel ; Michael lisait un roman policier.
- Ana ? s’inquiéta
maman en me voyant entrer. Ça ne va pas, ma chérie ?
- Tu as dit qu’il fallait
que je vienne vous voir quand je serais prête à parler, répondis-je. Eh bien…
Je crois que je suis prête.
Mes parents refermèrent leurs livres et les posèrent
simultanément sur leurs tables de nuit, comme une chorégraphie bien rôdée. Papa
se leva et s’avança vers moi. Il m’embrassa sur le front avant de me demander :
- Tu es sûre ? On ne
veut surtout pas te brusquer…
- Oui, je suis sûre,
répondis-je.
- Dans ce cas, descendons
au salon, nous serons mieux installés, déclara-t-il.
- Je vais aller nous
faire trois chocolats chauds, annonça maman en se levant à son tour.
Nous nous installâmes
dans l’immense canapé, nos chocolats chauds posés sur la table basse. Je jetai
un instant un coup d’œil par la baie vitrée et regardai le ciel étoilé. J’adore
ça. L’univers me fascine.
Papa et maman attendaient respectueusement que
je débute mon récit. Détachant mon regard du ciel, je leur avouai :
- Je… Je ne sais pas par
où commencer.
- Commence par nous dire
comment tu te sens, m’encouragea maman.
- Je me sens… bien. Je me
sens très bien, en fait. J’ai eu beaucoup de mal au début à reprendre le cours
de ma vie à la maison ; mais le fait que nous ayons déménagé m’a beaucoup
aidée. Et puis, ça m’a fait du bien de voir que rien n’a changé : les
règles et le fonctionnement de notre famille n’ont pas bougés. Je crois que ça
m’aide à me sentir en sécurité.
Mes parents me sourirent.
Une minute de silence se passa. Après avoir soupiré, je commençai :
- Lorsque je suis arrivée
au centre de redressement, ils ont été très cruels avec moi. Ils m’ont fait des
réflexions très méchantes sur mon physique, ils me hurlaient dessus, ils m’ont
forcée à me déshabiller entièrement et m’ont donnée une douche avec un jet d’eau
puissant et très froid…
Je commençais à peine que maman avait déjà les
larmes aux yeux. Je m’interrompis pour lui demander :
- Ça va aller ?
- Oui, oui, répondit-elle
à mi-voix. Ne te soucie pas de moi. Continue, chérie.
Je repris alors :
- Ensuite, ils m’ont
donnée la tenue dans laquelle vous m’avez vue. Et ils m’ont frappée pendant
trois jours. Pas seulement sur les fesses. Je prenais des gifles, des coups de
ceinture sur le dos, les bras, les jambes… Dès que je faisais quelque chose de
travers, ils me battaient. L’objectif était de me briser mentalement pour que j’arrête
de me rebeller. Mais je m’en fichais. Ils pouvaient me frapper tant qu’ils le
voulaient, ils pouvaient me faire subir toutes les tortures du monde, je ne pensais
qu’à une chose : le moment où j’allais rentrer à la maison. Je n’ai pas
versé une seule larme. Je pensais à vous et ça me faisait tenir.
Maman pleurait à présent. Je m’en voulus de lui
causer autant de peine. Papa s’éclaircit la voix – je voyais bien qu’il était
très touché, lui aussi ! – et me demanda :
- Pourquoi t’ont-ils frappée
les trois premiers jours et pas les suivants ?
- Parce qu’au bout de
trois jours, j’ai fait mine de rentrer dans le rang, répondis-je. J’ai fait
tout ce qu’ils voulaient que je fasse ; mais j’étais loin d’avoir
capitulé. Axel, mon éducateur-référent, a vu que je n’avais pas l’intention de me
rendre, alors il m’a parlé de…
Je me tus. Mes parents me lancèrent un regard
interrogateur.
- J’ai peur de vous
mettre en danger si je vous en parle, confiai-je.
- Ana chérie, ne t’en
fais pas. Je te promets que ton père et moi prendrons soin de nous, et de vous
quatre.
Je soupirai à nouveau et me lançai :
- Vous savez, j’étais
très en colère contre le gouvernement. Depuis la réforme, nous sommes beaucoup
de jeunes à être très en colère ; et en allant au centre de redressement,
ma colère s’est intensifiée. Donc quand Axel est venu me voir et m’a parlé de…
de la résistance, j’ai accepté de rejoindre le mouvement.
Michael et Scarlett donnèrent l’impression d’avoir
reçu une douche glacée.
- La… la résistance ?
s’informa papa. Comme pendant la guerre ?
- Oui, répondis-je. C’est
un mouvement qui a pour but de faire tomber le gouvernement en place, afin que nous
puissions tous reprendre nos vies d’avant.
Mes parents restèrent sans voix quelques secondes,
puis maman pensa à voix haute :
- C’est donc là la
signification de ton tatouage.
J’acquiesçai. Le choc passé pour mes parents,
je repris :
- En rentrant à la
maison, j’ai eu du mal à me remettre dans le bain du quotidien. Dans ma tête, j’étais
encore au centre. Voilà pourquoi la première fessée que j’ai reçue m’a rappelée
le centre : lorsqu’ils me frappaient sans raison. Et puis, j’étais
toujours en colère, en colère noire contre le gouvernement !
Je me tus un instant puis repris :
- Un des membres de la
résistance m’a dit que pour pouvoir les rejoindre, il fallait que je quitte ma
famille d’accueil. Si je restais avec vous, je vous mettais tous en danger :
non seulement vous deux, mais aussi Marie, Louise et Mayeul. Je leur ai alors
répondu que je préférais quitter le mouvement plutôt que de quitter ma famille.
- Oh, mon p’tit cœur !
glapit maman qui n’avait cessé de pleurer depuis le début de mon récit.
- Ils m’ont traitée de
traître, ajoutai-je, mais ce n’est pas grave. Je ne me suis jamais sentie à ma place
dans ma famille biologique. Je ne me sentais pas non plus à ma place chez Tom et
Dana. Mais vous… papa, maman, c’est vous mes vrais parents. Je ne veux pas
prendre le risque de vous mettre en danger ou de vous perdre. Je vous aime profondément
et j’aime mes frère et sœurs. Je ferai tout pour qu’il ne vous arrive rien.
Michael ne put résister à l’envie de me prendre
dans ses bras. Il me serra si fort que je crus étouffer.
- Si tu savais combien on
t’aime, nous aussi, ma princesse !! Plus jamais on ne les laissera te prendre.
Plus jamais, mon bonheur ! Si tu savais comme on culpabilise de vous avoir
laissés avec ce maudit baby-sitter cette semaine-là…
La voix de papa commençait à se briser, signe
qu’il n’allait plus pouvoir contenir son émotion bien longtemps. Ma mère nous
rejoignit et nous enlaça. Je les rassurai :
- Vous ne pouviez pas
savoir ! Je ne vous en veux pas du tout. Et puis, je n’aurais pas dû m’emporter…
Après cette petite séance de câlins, je me
renseignai :
- Papa, maman, j’ai deux
choses à vous demander. Premièrement, j’aimerais faire effacer mon tatouage.
- Bien sûr ! s’exclama
maman. Nous irons à la clinique dès demain !
- Et ensuite, j’aimerais
vraiment changer d’école. Certaines Sœurs font partie de la résistance et me
considèrent comme une traître. Je ne me sens plus en sécurité à l’école des Sœurs…
Je comprendrais que vous refusiez ! Vous n’allez pas faire deux écoles
différentes tous les matins…
- Je suis sûr que Louise
et Marie comprendront que pour ton bien, elles doivent changer d’école, dit
maman.
- Louise comprendra, déclarai-je.
Mais Marie… Elle est beaucoup trop attachée à nos amies !
- Elle s’en fera d’autres !
dit papa. Les enfants d’oncle Caleb et tante Justine sont aussi à Saint-Nicolas.
Ça vous permettra de vous rapprocher un peu de vos cousins !
- Et puis, je pense que
Marie acceptera mieux le fonctionnement de Saint-Nicolas, ajouta Scarlett. Il n’y
a pas de couleurs ou de châtiments corporels. Cette école fonctionne comme un
collège normal : mots dans le carnet, heures de retenue… Il y a deux CPE.
Et l’école est mixte ! Je pense qu’elle y sera beaucoup mieux, même si
elle ne le sait pas encore.
- Et puis de toute façon,
ton bien-être est prioritaire, Ana ! poursuivit Michael. Avec ce que tu as
vécu, tu as bien le droit d’aller mieux. Nous nous occupons beaucoup de Marie :
il faut qu’elle comprenne qu’elle n’est pas le centre du monde.
- En sortant de la
clinique pour ton détatouage, nous irons vous inscrire toutes les trois à Saint-Nicolas, annonça
maman. Comme ça, tu n’auras plus à retourner à l’école des Sœurs.
Papa, maman et moi discutâmes encore un peu, le
temps de finir nos chocolats chauds. Puis, la fatigue me gagnant, je leur
annonçai que j’allais aller me coucher. Je les remerciai de tout cœur de m’avoir
écoutée et leur déclarai mon amour. Chacun me serra dans ses bras et me
souhaita bonne nuit.
En me couchant, je sentis qu'un poids s'était envolé. Je n'avais plus cette terrible boule dans le ventre que je possédais depuis mon entrée au centre.
Je pus m'endormir sereinement, bénissant l'Univers d'avoir des parents en or.
A suivre…

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